Traité de savoir-penser à l'usage de ceux qui tiennent à « devenir simplement, mais pleinement, des Contemporains »..

Publié le par Christian Adam

 

 

 

 

 

 

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La fonction de la philosophie a toujours été de comprendre le monde complexe, mouvant et chiffré qui nous environne, de s'étonner qu'il ait telles caractéristiques plutôt que d'autres, en l'examinant en quelque sorte avec des lunettes naïves, c'est-à-dire en le prenant à la lettre, autrement dit, en arrêtant et en retenant dans son champ de vision ce qui normalement va sans dire. Si les grands philosophes nous font dessiller les yeux, c'est parce que, d'une part, ils opèrent un travail de clarification et de décodage du monde, et de l'autre, ils nous rappellent des choses qui étaient déjà présentes devant nos yeux, camouflées paradoxalement par l'aveuglante lumière des conventions, mais que, par la force de l'habitude et des conditionnements sociaux, nous ne voyons plus. Le Manuel du Contemporain de Patrice Bollon aspire à renouer avec la tradition philosophique qui fait du questionnement des évidences enfouies son point de mire principal : « un tel objectif, dit-il, requiert de notre part que nous nous confrontions sans concessions avec la plupart de nos fondations, que nous passions en revue, de la façon la plus impitoyablement lucide qui se puisse être, nos attitudes et nos comportements réflexes » (10). Se munir de boussoles appropriées pour naviguer dans les eaux troubles de notre époque, exhumer du sol de notre culture sociétale les présupposés latents ou manifestes sur lesquels elle est fondée, assigner à l'analyse philosophique l'identification des nombreuses incohérences qui la rendent discordante et contribuent au désordre général, réviser nos certitudes les mieux ancrées en apparence pour en débusquer l'arbitraire et montrer qu'elles sont en fait enracinées dans l'air du temps et qu'elles n'ont rien d'universel, telles sont quelques-unes des exigences qui constituent l'arrière-plan de l'entreprise lumineuse de ce livre dense et lucide. En rédigeant dans un style nietzschéen les cent cinquante chapitres qui composent son Manuel, sorte de gai savoir destiné à l'honnête homme du 21ième siècle, le grand critique du conformisme qu'est Patrice Bollon (cf.son livre Esprit d'époque (2002)) ne souhaitait rien de moins que de « se porter à la hauteur de ce monde, ou se mettre en consonance avec lui » (10).

Il faut noter d'emblée que le Manuel du Contemporain présente une richesse de contenu et des aperçus bien trop suggestifs et subtils pour être résumé simplement en quelques paragraphes. Bien que chaque pensée développée dans ce livre mériterait à elle seule un commentaire de fond, les objets qui se proposent à sa réflexion étant aussi pluriels que l'est notre monde compliqué, on peut toutefois essayer de restituer l'esprit et le mouvement qui l'animent. C'est d'abord une invitation à prendre du recul et à exercer une intelligence critique face aux temps qui viennent, une « propédeutique à l'entrée dans un monde nouveau » (9) qui exige que nous épousions le flux rapide et héraclitéen du monde contemporain pour mieux le comprendre. Pour ce faire, il s'agit d'adopter d'abord une posture d'accueil et d'ouverture à l'égard des normes inédites qui se font jour dans nos sociétés, sans verser pour autant dans un irénisme béat qui mettrait à plat tout et n'importe quoi, et accepterait tout sous peine de se voir taxer d'intolérance. Ouvrir les pores de l'esprit à d'autres formes de vie et de pensée nécessite certes une refonte de nos schèmes mentaux et de nos grilles de perception logiques et morales pour les rendre plus ductiles, mais cela doit se faire sans qu'il faille forcément répudier le gros bon sens ou le rationalisme de bon aloi. Or, face à un monde pluriel susceptible de donner prise à un relativisme complètement déboussolé, livré à « l'absence provisoire de normes partagées » (119), ne risque-t-on pas, se demande Bollon, de « tout accepter » ? Non, car la recomposition des mentalités dont devrait procéder la nouvelle configuration civilisationnelle qui se dessine aujourd'hui nous oblige, selon lui, à réévaluer et à modifier ce que nous tenions jusque là pour acquis. C'est pourquoi nous avons besoin d'une philosophie de transition ou de passage « nous aidant à manier alternativement, au gré des circonstances, deux vérités opposées, ne coïncidant pas totalement » (120), hygiène intellectuelle que pratique avec maîtrise cet empêcheur de penser en termes binaires qu'est Patrice Bollon. Cela veut dire, entre autres choses, que nous devons tour à tour contourner « nos vieilles polarités schématiques », évacuer notre paresse intellectuelle, « retrouver l'esprit de nuance », « sortir des mantras de notre société », refuser les faux débats enrobés d'idéologie, « ne pas nous enliser dans nos formules », « redonner aux mots leur vigueur originelle », etc. Pour déchiffrer le monde qui vient, sortir des fausses alternatives est donc de mise : autant Bollon récuse la fausse opposition qui l'embête entre relativisme et universalisme qu'il renvoie dos à dos, autant il prend le contrepied d'un certain esprit réactionnaire englué de nostalgie aussi stérile que l'idéologie prétendument neutre du modernisme martelée par des technocrates dogmatiques, se faisant fort d'instiller dans les consciences un rationalisme instrumental étroit, se déclarant « réalistes », alors qu'ils ne cherchent qu'à nous agenouiller devant le statu quo : « Quand donc nous débarrasserons-nous de ces faux “réalistes”, qui ne sont que des dogmatiques d'eux-mêmes, pour bâtir le réel selon nos voeux et ce que requiert un univers qui chaque jour avance et bouleverse leur prétendue “réalité” ? » (27). S'il est un trait de notre culture que notre orthophilosophe redresseur de mauvais plis et de malformations idéologiques ne cesse de corriger, voire de démasquer, ce sont les « doubles » qui pullulent à « l'ère du faux » dans laquelle nous vivons. Ainsi, sous la « fausse  révolte »  promue par notre système « auto-référentiel », récupérant et recyclant tout ce qui passe par ses canaux, s'installe paradoxalement et « se généralise une véritable société silencieuse ou muette, rythmée par les seuls éclats spectaculaires de rébellions mimées qui font le jeu du système mental, tout en nous permettant de supporter par procuration notre vide » (60). Idem pour le cynisme qui, « avec l'explosion du faux dans nos sociétés [..] de moins en moins caché, de plus en plus revendiqué [..], s'est généralisé, démocratisé » (27). Longtemps « attitude hautement personnalisée, individuelle, individualiste [..] apanage de quelques grands seigneurs de la désillusion », le cynisme - dont Cioran incarnait autrefois l'or à côté des paillettes d'aujourd'hui - est devenu une attitude de masse, se retournant en son inverse, « s'identifiant à ce contre quoi précisément il s'érigeait jadis : un confort » (27-28). Bollon s'en prend enfin à une « fausse impertinence » rampante qui contamine notre culture dans son ensemble, où l'on assiste partout à un spectacle de non-conformité et à des poses de rébellion : « Cette impertinence, qui joue sur tous les tableaux, arrive ainsi [..] à faire passer la bêtise pour de la lucidité et la vulgarité pour une audace » (48).

Bollon s'inscrit dans une perspective de pensée où le philosophe est un médecin de la civilisation qui diagnostique l'état de santé de sa culture pour lui administrer le remède contre les affections diverses qui la minent de l'intérieur. Comment tâter le pouls de son époque pour déceler ce qui ne va pas ? En la prenant à bras-le-corps et en faisant oeuvre de résistance sur tous les fronts, à commencer par ce support central qu'est le langage. L'auteur poursuit dans le présent Manuel la réflexion autrefois entamée dans Esprit d'époque (2002), dans lequel il constatait déjà que lorsque nous utilisons les expressions toutes faites que met à notre disposition la langue du jour, ce n'est pas tellement nous en tant qu'individus autonomes qui nous exprimons, mais notre société et notre époque qui parlent à travers nous. Se déprendre des arêtes du langage et imposer à celui-ci de nouveaux cadres expressifs n'appartiendrait qu'aux fortes individualités qui auraient la capacité de dévier et d'infléchir les structures préformées du langage dans le sens de leur originalité. Le langage a ceci d'insidieux qu'il s'incruste et s'interpose entre notre flux de pensée informe et nos « compétences linguistiques » pré-conditionnées d'avance avant même que nous ayons eu le recul nécessaire pour essayer de dire et de penser les choses autrement que ce que les stéréotypes verbaux, les poncifs, et les clichés « prêts-à-dire-et-à-penser » de notre époque nous imposent. En piégeant notre pensée dans des formules communes, les tics de langage et les « mots d'époque » nous « enferment dans des cadres d'expression et de perception très délimités, voire les rabattent sur des formes déterminées à l'avance, rigides, figées », nous dispensant ainsi de penser par nous-mêmes, car « en lissant notre langage, ils nous épargnent ainsi la nécessité d'un examen plus approfondi » (Esprit d'époque, p.197-198). Cette critique du langage, Bollon la reprend dans son Manuel : il désarticule nos réflexes, nos atavismes et nos habitudes mentales non questionnées, en nous invitant à rompre avec les automatismes générés par l'impensé de notre époque « qui ne cesse de se substituer à nous, de penser à notre place [..] dans l'inconscience des effets que cette pensée implicite et automatique a sur nous » (91). Desserrer l'emprise de ce qu'on pourrait appeler le « spontanéisme » ambiant, disjoncter les circuits machinaux du fast thinking, prendre du champ par rapport à la réification induite par le caractère mécanique du langage, voilà en effet quelques règles thérapeutiques pour la direction de l'esprit. Un tas de « culs-de-sac conceptuels » (91), écrit Bollon, « bien des conceptions folles, ineptes ou simplement fausses viennent d'une trop grande confiance accordée aux ressources du langage ou d'une inconscience de leurs effets, alors que la condition d'une pensée juste et neuve réside toujours dans un constant examen critique radical de celui-ci » (93).

Au travers de ses réflexions fulgurantes, sobres et judicieuses, le philosophe enfile la blouse du symptomatologue pour détecter les signes de raidissement, de sclérose, voire de névrose qui gangrènent nos sociétés et bloquent en permanence les capacités critiques de l'individu. Car « le poids des normes dans nos sociétés est devenu tel, d'autant plus écrasant que celles-ci s'exercent désormais avec notre assentiment et notre appui, et le conformisme qui en résulte si généralisé et étouffant qu'on se demande parfois si ces sociétés sont encore en mesure de donner naissance à un seul individu, authentique s'entend » (60). Ce conformisme, qui n'est que l'autre nom du confort de masse, s'incarne par excellence dans la passion individualiste et égoïste du consumérisme intempérant, dérivatif de prédilection dans le monde fuyant et incertain d'aujourd'hui. Nous nous réfugions, comme pour conjurer le vide de nos temps hypermodernes, dans un matérialisme vulgaire qui n'est qu'un « confort de revanche contre une situation qu'on ne maîtrise plus, un confort d'accumulation obsessionnel donc forcément insatisfait et par là, en fin de course, malheureux » (33). Un confort d'autant plus mou qu'il endort toute velléité de remise en cause du statu quo, anesthésiant le nerf critique qui seul permet de discriminer les fausses notes qui scandent la marche du monde tel qu'il va. En somme, « la cessation de l'inquiétude est l'une des plus grandes catastrophes qui puissent advenir à un être humain ou à une société [..] elle est un indice de fermeture ou de clôture sur soi, qui signe la fin de toute réflexion vivante » (201). Cela dit, rien n'est plus étranger au style intellectuel de Bollon que le « nihilisme critique » d'un Debord, sorte d'« esthétisme du désastre » menant ironiquement au maintien de l'ordre établi, dans la mesure où « l'inquiétude » debordienne, réduite à des lamentations réprouvant l'ordre des choses, ne débouche sur aucune forme d'engagement : « Parce qu'il ne conduit qu'à une délectation morose du désordre d'ici-bas, un certain nihilisme critique rejoint l'idée qu'on ne saurait modifier l'ordonnancement présent du monde » (145). Loin des « mécontemporains » qui « s'enivrent de négatif », Bollon juge plus saine l'attitude qui consiste, au contraire, à positiver, c'est-à-dire à clarifier les enjeux inhérents à tout positionnement lucide dans ce monde embrouillé, sans toutefois céder au positive thinking cucul et new age, dont se gargarisent un bon nombre de nos congénères. Car enfin, « aspirer à une certaine positivité, dit-il, n'a rien à voir avec l'acceptation du statu quo, encore moins avec on ne sait quel optimisme béat » (144). C'est à un « pessimisme raisonné » qu'aboutit paradoxalement la position philosophique de Bollon, en ce que, précise-t-il, « on ne peut être ou se vouloir "positif" qu'après avoir fait le tour de tout le négatif que sécrètent les sociétés et en avoir déduit une fois pour toutes que, la vie devant être privilégiée, il fallait tout faire pour dépasser ce négatif » (144).

Comment dépasse-t-on ce négatif ? Eh bien, pour entrer de plain-pied dans la complexité de son époque et rester en consonance avec elle, il faut d'abord s'inscrire en faux contre tous les unilatéralismes qui risquent à tout moment de lui faire de l'ombre. Cela revient à mener un combat contre tout type d'uniformisation, à mettre au rebut, en l'occurrence, la croyance arrogante en une prétendue supériorité de la culture rationaliste occidentale, relayée par un ethnocentrisme universaliste qui agace particulièrement Bollon : « car nous sommes, nous Occidentaux, de grands donneurs de leçons [..] Nous péchons, en bref, par orgueil » (116). Il s'agirait, par conséquent, de « revenir à plus d'humilité » et reconnaître que « ce qu'il y a de plus universel, ce n'est pas la raison, telle que nous, Occidentaux, la définissons, mais l'exigence d'une certaine intelligibilité du monde, laquelle peut emprunter d'innombrables chemins, partir de principes et de raisonnements très différents » (110). De toute façon, raisonne Bollon, nous n'avons plus le choix. Au coeur d'un monde qui se mondialise et devient de plus en plus poreux, mieux vaut « organiser une confrontation pacifique ou une percussion harmonieuse entre toutes les cultures, productrice de nouveaux rythmes du monde [..] Les temps sont donc peut-être enfin venus, pour nous, de relativiser nos certitudes, de dépasser nos statismes et de nous jeter résolument dans la construction d'un monde varié, [..] d'une vraie universalité ouverte et pragmatique, c'est-à-dire : contemporaine » (114). Est-ce à dire qu'il va falloir capituler devant les nouveaux « idéologèmes » qui déferlent périodiquement sur la scène contemporaine et qui dictent la manière dont nous devons penser et sentir ? Bien sûr que non, car par delà la coexistence des formes de pensée et de vie qui voient constamment le jour, il y a lieu de faire le ménage à travers la confusion globale, d'une part en relativisant par l'histoire des mentalités et de la mode la doxa de l'heure qui élève instinctivement des prétentions à l'universalité et à l'intemporalité, et d'autre part, en prenant le recul nécessaire pour dégourdir le temps présent des rhumatismes du dogmatisme qui font craquer ses articulations : « D'où l'urgence de faire sans cesse des pas de côté pour le relativiser et le remettre sur ses pieds » (200). Du reste, c'est ce regard martien posé de biais sur notre monde que les grands penseurs, comme Foucault, ont toujours tâché de diriger, en décalant obliquement l'angle de vision braqué sur notre culture pour en saisir l'étrangeté et la contingence historique.

S'il est encore concevable de pouvoir se frayer un chemin d'indépendance d'esprit dans les marges de notre système, sans doute faudrait-il le situer dans la voie d'une révolte interstitielle de l'individu, rôdant en « outsider perpétuel » autour des machines de contrôle de la société : « Les seuls vrais individus susceptibles d'émerger dans cet univers clos et si faussement respectable ne sauraient plus être que des marginaux tragiques, qui se sont donné le luxe - car c'en est un, et suprême - d'être libres, en maniant alternativement la règle et l'anti-règle, le légal et l'illégal » (61). Inutile d'ajouter que l'on se trouve, au vu d'une telle conception, à mille lieues d'une espèce de révolte échevelée, spontanée et puérile, faisant flèche de tout bois et qui, au final, rentre dans les rangs à son insu, résorbée, sitôt enfantée, dans le conformisme qui est son destin, ce que montre bien d'ailleurs la mode, emblème par excellence de l'esprit d'époque qu'analyse lumineusement Bollon en fin connaisseur qu'il est de la chose : « Car la mode est un phénomène extrêmement retors. La contester, c'est en même temps en dépendre : la mode ne cesse d'incorporer son contraire, d'agréger à elle l'anti-mode [..] Bref, quoi que l'on fasse, on n'est jamais certain d'en avoir fini avec la mode [..] Ce que nous pouvons faire de mieux face à la mode, c'est par conséquent non la rejeter, car elle nous colle à l'esprit, mais demeurer sans cesse conscients du pouvoir qu'elle exerce potentiellement sur nous » (54-55). Dès lors qu'il en va de notre dépendance à l'égard de la mode comme à l'égard de nos diverses appartenances à notre société, la vraie liberté résiduelle consisterait peut-être à battre en brèche la fiction du libre-arbitre entretenue par nos sociétés et à régler leur compte à ceux qui font croire à l'originalité « pure » de l'individu : de cet individu hypermoderne qui s'imagine tout armé sous sa croûte individuelle face à son époque, croyant nager à contre-courant, alors qu'il ne fait, bien souvent, qu'en reproduire par mimétisme les codes pluriels qui le déterminent de part en part, et ce, qu'il le veuille ou non. En réalité, nous avertit Bollon, « L'originalité n'est pas une donnée [..] elle est une conquête [..] On ne naît pas original, on le devient [..] Car on ne s'ouvre à l'originalité, on ne se met en position de devenir original, qu'après avoir compris qu'on ne l'était pas, lorsqu'on n'entretient plus la moindre illusion sur une hypothétique originalité de naissance ou de nature » (156). Il faut croire qu'une des dernières sphères culturelles où l'expression singulière de l'individu soit encore possible aujourd'hui résiderait peut-être dans la littérature, ce domaine où l'originalité se réaliserait dans un va et vient entre les sentiers battus du langage impersonnel, commun et figé, et les chemins de traverse plus éprouvants, mais plus personnels, car arpentés en pleine obscurité dans les souterrains de la personnalité profonde. Sous ce regard, les grands écrivains sont ces êtres sauvages qui « laissent parler plus librement leur “noyau fou”, cette matière contradictoire et en perpétuelle fusion [..] que seuls certains d'entre nous ont le courage d'écouter. De cette plus grande familiarité à l'égard de ce que les autres briment en eux [..] les grands auteurs en ramènent à la fois plus de trésors et plus de scories » (160-161).

C'est en tout cas dans cet effort pour ramener des trésors philosophiques à la surface que se rencontre en définitive l'originalité du Manuel du Contemporain. La disposition de l'ouvrage lui-même en esquisses, en essais brefs d'à peine une page (parfois plus), n'est pas sans rappeler la complexité de nos enjeux modernes ni sans faire pendant à la structure « mosaïcale », pour ne pas dire musicale du monde, de laquelle on ne peut jamais donner une vue surplombante, mais seulement approcher par coups de sonde lancés de manière transversale. Car finalement, tant que nous évoluons dans la confusion, il est illusoire de penser qu'on puisse se placer en quelque sorte « au dessus de la mêlée », la contemporanéité étant notre condition et notre mode d'exister et de vivre. Nous baignons parmi une infinité d'interconnexions et de liens entrecroisés, et il semble que la tâche la plus pressante de l'homme contemporain soit de « travailler en permanence aux bords des contradictions dans lesquelles il se voit pris » (211). La structure du livre répond ainsi à la forme de notre époque : de même qu'il est malaisé de cerner les contours de notre situation contemporaine, mouvants par définition, et qu'il est utopique de croire qu'on pourra désenfouir intégralement l'impensé de notre temps et d'en éclaircir sans un reste d'ombre les présupposés sociétaux sur lesquels il repose, de même un philosophe qui s'efforce de comprendre notre époque ne saurait s'y prendre autrement que par le biais du fragment qui la reconstruit par touches successives, en projetant sur elle divers éclairages qui cherchent à la décanter un peu de son brouillard. De là la nécessité d'aperçus approximatifs auxquels s'exerce Patrice Bollon avec brio et sagacité dans ce guide de lucidité que le Cioran du Précis de décomposition n'aurait pas désavoué (auquel Bollon a d'ailleurs consacré un excellent Cioran l'hérétique). Loin des consommations faciles du fast-reading et des cogitations bâclées et bouclées à chaud des fast-thinkers, le Manuel du Contemporain se range à l'inverse dans le registre des livres qu'on ne lit pas d'une traite, qui au contraire imposent un régime de lecture aussi lent que l'incubation dont leurs pensées exigeantes ont dû vraisemblablement tirer profit. Pour cette raison, on devine bien, à lire Bollon, que ses analyses longuement mûries au fil du temps ont des chances de durer. D'ailleurs, le Manuel traite de cet élément de maturation qui entre dans la confection de toute oeuvre de qualité, comme si, curieusement, il thématisait cela même dont il est le fruit et qu'il a parfaitement compris : « Tout ce qui a du sens, note Bollon, tout ce qui importe, ce qui seul en définitive compte [..] vient obligatoirement de loin [..] Voilà pourquoi il importe de ne jamais trop se presser avant de faire quoi que ce soit qui prétende à une certaine durée » (153-154). Sans doute, la difficulté d'un livre comme le Manuel est qu'en embrassant parfois trop, il étreint peu, obligeant parfois le penseur, contraint qu'il est dans certains cas à ratisser large, à brosser à gros traits le tableau des grandes questions du monde contemporain. Mais comme cela est souvent le cas avec ce genre de livres, le reproche qu'on peut leur adresser est en même temps ce qui justement fait leur force. C'est pourquoi en mariant la concision et la profondeur, parfois dans un style aphoristique, les pensées de Bollon aiguillonnent l'esprit du lecteur et le poussent à prolonger sa propre réflexion. Quoi qu'il en soit, son Manuel n'est certainement pas pétri de la même pâte que celle des livres pondus à la hâte, et qui sont, par le fait même, condamnés à n'être que des effets de mode et des « opinions hâtives surfant sur l'esprit du temps et changeantes, que les médias présentent comme de la vraie “pensée”, alors que ce n'est qu'agitation vaine, épiphénomène, bruit condamné à disparaître à peine émis » (154). Du livre de Bollon, on pourrait tout simplement dire ce que l'auteur lui-même écrit dans un chapitre consacré à « réévaluer le prix de la vraie intellectualité », où il est question, entre autres, de la valeur des livres qui paraissent en France : outre qu'il réinjecte du sang neuf dans la pensée, voilà un « livre de vraie philosophie, comme il n'en paraît en France, en comptant large, que deux ou trois par an » (177).

S'il est vrai enfin que tout livre de philosophie n'est que la confession déguisée de son auteur, que son intention, latente ou manifeste, déborde toujours le contenu propositionnel qui le compose à proprement parler, lequel n'en représente que la face visible, que peut bien donc être le fantasme philosophique ultime qui alimente, comme par en dessous, le Manuel du Contemporain ? La clé se trouve dans le chapitre titré « La vie comme course de fond », pièce maîtresse qui clôt le livre, véritable joyau de l'art de vivre et de philosopher, significatif à plus d'un égard, et qui livre bien des secrets sur le philosophe lui-même : « Car la course de fond résume toutes les interrogations de l'existence et délivre bien des recommandations dont nous pourrions tirer profit : ne pas débuter trop vite ; ne pas nous fourvoyer en tentant de faire jeu égal avec ceux qui ne font pas la même course que nous ou n'ont pas l'intention de la terminer ; accepter la souffrance inéluctable ; aller toujours dans le même sens et prévoir, enfin, de perdre par instants du temps, car c'est là le seul vrai moyen d'en gagner [..] Si la vie ressemble à une compétition, cette compétition s'exerce donc d'abord et avant tout, quasi-exclusivement même, par rapport à soi. Quant à son secret ultime, il tient en une seule phrase : il faut avoir la conscience, l'intelligence de ce que l'on est, et faire en sorte, par tous les moyens dont nous disposons, y compris les plus détournés, de n'en jamais dévier » (215-216).

 

 

 

Publié dans Choses lues

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