Après Badiou de Mehdi Belhaj Kacem

Publié le par Ego Lector

badiou 

 

 

 

Jet de pavé assassin perpétré contre le « plus grand philosophe vivant ». Le suspect MBK, présumé dangereux, court toujours dans les rues de Paris et il est activement recherché par les Forces de l’Ordre philosophique..

Rarement j’aurai lu une charge d’une violence aussi dévastatrice contre le soi-disant dernier « grandphilosophe vivant » qu’est Alain Badiou. Ce livre est une caisse de dynamites, un règlement de compte extrêmement meurtrier d’un ancien élève et disciple du grand métaphysicien maoïste, un jeune et brillantissime écrivain du nom de Mehdi Belhaj Kacem (MBK), qui, selon sa prétention ouvertement déclarée au début du livre, a voulu faire subir à son ancien Maître-à-penser le même sort que celui qu’avait réservé Nietzsche à Wagner : c’est dire le niveau de mégalomanie affiché sans détours par MBK, ne cachant pas l’enseigne sous laquelle il a voulu d’emblée placer le déclenchement des hostilités. Il paraît que cet exercice de désenvoûtement fut rédigé après une année de dépression vécue par MBK, suite aux humiliations que lui aurait infligées son « Mouaître » Badiou. La violence du propos est donc ici à la mesure de la blessure narcissique et de l’amère désillusion éprouvées par ce jeune loup autodidacte. Faisant plus de 400 longues pages aux lignes serrées, tendues chacune comme des lances de javelot, le livre est touffu, exubérant, certes difficile d’accès parfois et souvent exigeant dans sa teneur philosophique, mais ravageur, déversant à chaque demi-page de délicieuses bordées d’insultes et d’attaques ad hominem qui font mouche à chaque fois qu’il s’agit de malmener l’idolâtre platonicien de « l’Idée communiste », celui que MBK considère comme un charlatan et un « cabotin transcendantal ».

Voilà donc un pamphlet verveux en diable, doté d’une force de frappe véritablement célinienne, à côté duquel la tiédeur faussement subversive d’un Onfray tapant sur le Saint-Père de la psychanalyse apparaît comme de la petite bière. Quel mérite y a-t-il à donner des coups de babouche sur la tombe de Freud plus d’un demi-siècle après sa mort, alors que là l’affront se fait du vivant même de la nouvelle icône philosophique de l’heure, où l’on sent vraiment que le jeune agresseur cherche à faire mal à l’intéressé. MBK a véritablement des « pieds de fée » sur le ring, il a réussi à foutre une tripotée balèze à Badiou et à tous les cerbères scolastico-badiousistes, armé, de surcroît, d’une rare liberté de ton que n'oseraient jamais se permettre ni les valets académiques à la langue stérilisée, ni les normaliens châtrés, bien élevés, et toujours dans le « bon ton » – rectitude rectale oblige - ni les nains « chargés de recherche » au petit pied qui ne savent pas ce que danser veut dire, et dont la main tremblerait et suerait si d'aventure on les mettait au défi de lancer un crochet un peu de travers. Tandis qu’avec MBK, ça gifle et ça claque, ça gicle et ça plaque le chefaillon Badiou et ses séides contre le mur de leurs incohérences, pied-de-nez balancés à tout bout de champ comme pour étourdir le gros mammouth bientôt sur le point de s’éteindre..

Dépêchez-vous donc d’aller harceler votre libraire de la rue Soufflot, et demandez-lui de vous commander sur-le-champ ce brûlot nietzschéen hyper-jubilatoire, qui prend un malin zizir à refaire le portrait au « sinthomme » qu’est grand-papa Badiou ; lisez-le, si ce n’est pour le contenu théorique - parfois rébarbatif, je dois l’avouer - du moins pour l’extraordinaire inventivité et désinvolture verbales, où Mehdi médit dudit Badiou avec une insolence suprême, bourrée à bloc de cette mauvaise foi qui n’a pas à s’excuser auprès du Recteur-constipé-du-rectum du « Collège de philosophie » parce qu'il aura utilisé un ou deux termes quelque peu orduriers ; non, le MBK ferraille et flanque sa magistrale volée de bois vert, de merde brun, et de pipi jaune sans rougir jusqu'aux oreilles : l’injure fuse de bon cœur pratiquement à chaque deux phrases et demi, et tant pis si ça ne plaît pas à vos chères convenances Messieurs les « Maîtres de conférences », mais là on se trouve dans l'arrière-cour de l'immeuble, on se donne du champ libre et on lâche les gros pétards hein ! Car MBK n’est pas là pour vous faire plaisir, ou pour exprimer de manière platement professionnelle son désaccord en déplaçant quelques virgules aux thèses du « Père Ubadiou », mais pour manier un humour anti-universitaire griffant et ébouriffant qui, je l’espère, apprendra aux futurs thésards en herbe à se décoincer davantage et le jabot et le sphincter, à se permettre par exemple un peu plus de désinvolture et de variété de registres lorsqu’ils tâcheront – en bons tâcherons rampants qu’ils sont - d’égratigner le buste des figures consacrées et de les désocler carrément sans ménagement. MBK, lui, offre pour les générations à venir un exemple remarquable de ce que devrait être le mariage possible entre la fantaisie, le ludique et l’ubuesque d’une part, et l’analyse philosophique plus sérieuse de l’autre, et ce, sans jamais craindre le ridicule de la pitrerie, dans laquelle il se complaît avec brio et panache - et au diable la « respectabilité » et le triste « esprit de sérieux » ! - et ne reculant pratiquement jamais devant une prose bouffonne s’il le faut ou les coups en bas de la ceinture pour faire tomber le colosse aux pieds d’argile.

Quant au pôvre Badiou, j’essayais d’imaginer en lisant ce percutant démontage au marteau la tête qu’il devait faire à voir son nom retourné onomastiquement dans tous les sens - c’est là un des aspects coquets et croquables du bouquin - et les grimaces de stupeur à assister à l’éreintement de sa réputation surfaite écrasée comme un vieux mégot de cigare. Il a dû se taper cette lecture comme quelqu’un qui avancerait sur un terrain semé de mines antipersonnel où il se fait péter les lobes de sa vieille cervelle à tour de rôle, un par chapitre. Une telle furie sauvage fait paradoxalement honneur à celui qui en est l’objet ; or c’est à peine si Badiou le Moloch communiste a moufeté, se contentant de réagir « à froid » - sa réaction se trouve d’ailleurs sur le site de « L’Express » - où en gros il écarte du revers de sa grosse patte de dinosaure platonicien cet imposant pavé – revers de l’orgueil touché au cœur, mais oui, mais bien sûr ! – n’y voyant qu’une maligne excroissance d’un ex-disciple égaré : une « banale histoire de corruption mentale », jette-t-il avec son mépris coutumier. Le type de fin de non-recevoir prévisiblement hautaine qui donne a posteriori raison à la fessée convaincante administrée par l’impeccable MBK et confirme ad hoc cette façon qu’a Badiou de confiner à « l’hérésie de l’Insensé » quiconque a le culot de défier la Citadelle imprenable où trônent ses Idées platoniciennes ni saintes ni intouchables...
 

Publié dans Choses lues

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