Comment la facétie vient à la pensée...

Publié le par Christian Adam

 

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« Un poète à la vision ample (Baudelaire, Rilke, par exemple) affirme en deux vers plus qu'un philosophe dans toute son oeuvre. La probité philosophique est pure timidité. En essayant de démontrer ce qui ne peut l'être, de prouver des choses hétérogènes à la pensée et de rendre valable l'irréductible ou l'absurde, la philosophie satisfait son goût du médiocre pour l'absolu. »
(Cioran, Le livre des leurres)

« La philosophie est trop supportable : c'est là son grand défaut. Elle manque de passion, d'alcool, d'amour. A lire les philosophes, on oublie le coeur humain, mais à lire les poètes, on ne sait plus comment s'en débarrasser.»
(Cioran, Le crépuscule des pensées)

« Ils doivent se garder de toucher la terre, où, rencontrant le réel, le déterminé, le détail et la clarté, ils se heurteraient à des écueils dangereux, qui mettraient en danger leur trois-mâts avec sa cargaison de mots.»
(Schopenhauer, Contre la philosophie universitaire)

« Les gens de lettres qui ont rendu le plus de services au petit nombre d’êtres pensants répandus dans le monde, sont les lettrés isolés, les vrais savants renfermés dans leur cabinet, qui n’ont ni argumenté sur les bancs des universités, ni dit les choses à moitié dans les académies. »
(Voltaire, Dictionnaire philosophique)

« Je conçois la philosophie plutôt comme une pelote d'aiguilles que comme un matelas rembourré de vieux bouquins. »
(Georges Picard, Le Philosophe facétieux)

 

 


La philosophie doit-elle être une discipline poussiéreuse, confinée aux cabinets de chambre, aux tours d'ivoire et aux amphis d'Université ? Est-ce dans la nature du philosophe que d'appartenir à une espèce triste, s'empêtrant dans des ratiocinations filandreuses qui s'effilochent sans fin ? À tous ceux qui déplorent - à lire certains de nos « philosophes », l'inanité des considérations nébuleuses et tarabiscotées dont ceux-ci gavent leurs lecteurs, à tous les lecteurs de bonne volonté qui ont senti un jour leur respiration gênée par la lecture de gros traités indigestes, il faut conseiller la lecture du Philosophe facétieux de Georges Picard. Dans ce petit opuscule de pensée souriante qu'on se régale à suivre tant dans ses détours autobiographiques que dans ses virages philosophiques, des souvenirs et des anecdotes piquantes remontent à la surface pour faire vibrer le feu de l'étonnement philosophique qui brûlait encore de tout son éclat d'innocence dans le coeur du narrateur, un jeune apprenti philosophe. Formant avec une bande de camarades une « sorte d'animal philosophique à plusieurs têtes » (67), sorte de phalanstère où se cimentent de véritables affinités électives, adoptant très vite une démarche buissonnière, à l'écart de tout ce qui gâte la fraîcheur des premiers élans philosophiques, le jeune philosophe comprit de bonne heure que « la vraie philosophie peut se pratiquer partout mieux qu'en faculté » (32), à l'abri des prises de têtes, des « rets scolaires » (32), et de l' « excès d'abstraction [qui] éloigne de la réalité sensible de l'existence » (32). Escorté par des copains qui assortissent parfaitement son propre caractère réfractaire à tout catéchisme scolaire, le personnage de ce livre se gausse, en émoustillant l'esprit de son lecteur, de la philosophie dite officielle, de ses larbins rompus aux travaux académiques et de ses « fonctionnaires psittacistes » (33) appointés par l'Université. Se plaçant aux antipodes de la sphère institutionnelle, ce théâtre de convoitises et de luttes d'influence dans lequel règnent le copinage et les échanges de bons procédés, le jeune gamin affiche très tôt sa prédilection pour les terrains récréatifs et les domaines de l'authenticité qui n'ont pas traditionnellement droit de cité dans l'institution, tels que la poésie, l'impertinence, le jeu de l'imagination et de la pensée libre. En inscrivant d'emblée son essai sous l'égide de Platon et d'Alain, suivant lequel « la règle de penser comme il faut est de penser comme on veut », Georges Picard contribue avec sa verve coutumière et la fine texture de sa prose à faire valoir, à l'instar de Schopenhauer, la vocation philosophique contre le métier de professeur. Pour se faire une idée du style étincelant où brillent les pointes voltairiennes de l'auteur, qu'on se reporte par exemple à sa description des fameux « commentaires composés » chers aux manuels scolaires, générateurs de crampes mentales, ces « commentaires ordonnés comme des jardins à la française avec une allée principale, des traverses au cordeau, de sages bosquets sans épines, le moins de mauvaises herbes et de poussière possible. Enfin, quelque chose de propre et d'hygiénique prouvant le haut degré de la pensée patentée. [Nous] préférions aller herboriser ailleurs, là où la ronce et l'ortie mettent un peu de piquant » (55).

Au gré de cette promenade philosophique, quelques noms de la très savante confrérie philosophique en prennent joliment pour leur grade dans ce petit livre inclassable qui débine avec une franche désinvolture la jactance de quelques « philosophastres » solidement consacrés par l'époque. En lieu et place du galimatias jargonneux, une vraie plume prend ici son essor pour titiller le goût du lecteur d'une part, mais surtout pour lui démontrer indirectement que la meilleure façon de faire de la philosophie est encore et toujours de s'en moquer, que « trop de philosophie éloigne de la philosophie » (45), et que « la bonne philosophie s'ignore. Elle se niche où on ne l'attend pas » (54). Elle se nicherait entre autres dans « la fonction ludique de la littérature » (14), dans le sourire de l'intelligence mûre qui ne s'en laisse pas imposer et qui déchire à pleines dents la superbe des penseurs à système, ce qui l'amène à se demander, en l'occurrence, si « la pensée la plus transcendante ne relève pas en partie d'un formalisme d'agrément, d'un puzzle d'idées plus ou moins récréatif, d'un divertissement noble, mais toujours légèrement factice » (14). À moins que cette « bonne philosophie » ne se niche à l'intersection des vérités existentielles empreintes de scepticisme et de l'humour qui surmonte celles-ci par de brèves formules piquantes. N'est-ce pas avec l'humour qu'on rappelle au bon sens les extravagances outrecuidantes des philosophes dont les constructions sont parfois d'autant plus risibles qu'elles s'accompagnent d'un ton pontifiant et présomptueux ? D'où la nécessité de recourir à l'humour, instrument dédaigné par les penseurs qui se veulent « sérieux », et qui vont jusqu'à snober ceux qui en usent comme d'une arme, tel Nietzsche, souvent déclassé en tant que « philosophe » pour cette raison. Verrait-on par exemple un seul trait d'humour chez un Heidegger, ce « bunker » (55) aussi sombre que la forêt noire où il devait errer pesamment, ou encore chez l'impassible et flegmatique Kant, ce « coucou besogneux » (58) ? C'est en tout cas le mérite du livre de Picard que de ramener au centre la gaie dérision grâce à laquelle des voies d'accès à des vérités à mesure d'homme sont ménagées : « L'humour ne fait pas partie des outils philosophiques traditionnels, alors qu'il est ce petit trou de sourire par lequel l'esprit accède au foyer de la dérision » (54). L'humour est d'ailleurs ce qui triomphe de toutes les contradictions artificielles qui constituent la pâture du philosophe professionnel, ce « remueur de poussière » (56) qui tend des miroirs aux alouettes conceptuels là où il n'y a dans bien des cas que fumée et fumisterie. En un sens, l'écriture de ce livre est la parfaite illustration que l'art de la contradiction peut aller de pair avec les courants conflictuels de l'existence, qu'une « pensée en constante rupture avec elle-même » (48) est en fait beaucoup plus en prise directe sur le monde vécu - contradictoire par nature, foncièrement enraciné dans l'ambiguïté concrète et paradoxale des choses - que les « écrêtages de laboratoire » (74) qui dépouillent de leur sève les éléments de la vie pour les stériliser et les rendre solubles dans les alambics de la raison logique. Bien entendu, il n'est pas question de liquider la logique, ou de ranger ses outils au grenier, mais simplement de ne pas en abuser, de façon à comprendre que « la philosophie est autant dans les veines que dans le cerveau » (109). Et pour peu que l'on possède l'esprit de finesse pascalien, on en vient vite à assigner les limites « heuristiques » à l'usage des concepts, et à voir que les preuves et les démonstrations trop carrées et cartésiennes ne sont, au pire, que de la « verroterie de laboratoire » (109), fruits des « bidouilleurs de concepts à demi-écrasés sous leur barda théorique » (109). Car enfin la philosophie facétieuse de Georges Picard est une pensée qui ne trouve aucun goût à ce qu'on « creuse les concepts, qu'on les vide de leurs viscères et de leurs humeurs, qu'on les nettoie jusqu'à l'os pour n'en garder que le substrat » (74), mais qui penche plutôt pour « la philosophie souillon mais vivante, approximative mais fébrile, voire légèrement déglinguée » (74).

Si « les savantasseries des ingénieurs de l'intellect » (115) poussent à la maniaquerie le scrupule de colmater les moindres défauts de construction logique, bouchent tous les coins afin que leurs systèmes lisses, isolés contre les vents déstabilisants de la vie concrète soient immunisés contre les « réfutations », le philosophe facétieux, lui, desserre les vis et les écrous pour faire circuler un peu d'air frais, où la rêverie et la divagation « le nez au vent » (121) ne boudent pas la profondeur concrète de la réflexion : « La part féminine réclame en chacun une plus grande attention aux détails du réel et à une certaine mélodie des choses sous-évaluée chez les penseurs à système » (47). D'où, chez ces derniers, « une pensée bancale, pesante et dogmatique, une pensée sans aération » (47). Au fond, la vraie profondeur ne consiste-t-elle pas à comprendre que rien ne se cache derrière les fausses profondeurs des « grands penseurs abstraits », que « leur cerveau [brasse] des formes vides qu'ils [nomment] idées, mais dont la substance toute cérébrale ne [produit] que des fictions de chambre » (62) ? Derrière leurs parades littérairement gonflées, leur exhibitionnisme conceptuel, l'étalage ostentatoire qu'ils font de leur sabir, se découvre le fantasme d'une écriture qui joue à Dieu, en ce qu'elle cherche à se purger de toute trace de subjectivité. Inutile de préciser que Picard n'a le temps ni pour ce genre de fanfarons, ni pour « les écrivains et les philosophes dont la carcasse humaine ne perce pas sous les mots [et qui] ne valent pas trois minutes d'attention. Se prendraient-ils pour des oracles impersonnels et transcendants, avocats désintéressés d'une Vérité aux allures de matrone impérieuse ? » (85-86).

Schopenhauer s'amusait à montrer, dans sa fameuse diatribe « contre la philosophie universitaire », à quel point chez les « barbouilleurs d'insanité » tels que Hegel ou Fichte « le faible minimum d'une idée s'y trouve dilué, d'après la méthode homéopathique, en cinquante pages de bavardage ». De même, pendant que les penseurs systématiques entretiennent la manie de délayer leur pensée, de jargonner à travers des « noix creuses », ou encore de forger (écrivait encore Schopenhauer) des « accouplements audacieux de mots qui paraissent avoir un sens », Georges Picard, de son côté, aère ses phrases rutilantes avec une ironie amusée, laisse sa pensée se déboutonner à sa guise, tout en décomplexant le lecteur face au « goût des traits et des anecdotes » (86) qu'ont l'habitude de toiser les philosophes dits « professionnels » du haut de leur magistère. Aux philosophes qui se gargarisent de simulacres linguistiques en s'effaçant derrière les poses plastiques du langage, aux faux prophètes qui mystifient leurs lecteurs avec une pensée désincarnée qui n'est que le masque d'une volonté de puissance manifeste, aux jargonneurs qui gesticulent dans le vide en desséchant le sol de leurs idées par l'abstraction, le philosophe facétieux préfère une réflexion sensible qui puise son suc dans l'humus de la vie tangible et l'expérience personnelle. Se démarquant en définitive de ces cartographes de la réalité qui veulent « rendre raison » des moindres aspects de celle-ci en la subsumant dans son intégralité sous des raisonnements synthétiques, prenant ses distances avec la « stricte raison raisonneuse » (111) qui dépouille la vie de ses mystères et en gomme la dimension contradictoire et incertaine, la philosophie de Picard s'oppose « à ce que l'on examine les moindres raisons de nos moindres actes si l'on [veut] conserver une fraîcheur d'âme » (84), car il existe « des naïvetés pleines de charme » (108) qu'il faut préserver contre la rouille du rationalisme qui oxyde et désenchante. Qui sait, du reste, si la lucidité ne viendrait pas paradoxalement de ce que l'on a compris qu'à vouloir tout comprendre on passe à côté de ce qui fait justement la complexité et le caractère insaisissable de l'existence ? Qu'un philosophe soit d'autant plus profond qu'il développe « un faible pour ce qui ne s'explique pas entièrement » (111), voilà assurément un propos qui aurait fait partie de ces « choses que l'on n'entend jamais quand on ne les entend pas d'abord » (82), chères à Mme de Sévigné. Un tel parti-pris détonnerait à coup sûr dans une optique de philosophie systématique qui argumente, qui justifie, et qui ne se trouve jamais en reste dans ses analyses exhaustives de la réalité de toutes choses. Mais tant pis si on se contente de décréter ses propres convictions sans vouloir à tout prix les expliciter ou les étayer, car dans la mesure où le vrai esprit philosophique est plus une affaire de sensibilité qu'un discours de la méthode, ne sont-elles pas « inopérantes les tentatives de convaincre quiconque ne partage pas votre sensibilité intellectuelle » (82), tant et si bien que les « idées les plus fortes qui préexistent en nous [..] ne réclament pas autre chose pour apparaître que d'être formulées. (82) ? Enfin, comme toujours en compagnie de l'esprit fin et espiègle de Georges Picard, on se laisse entraîner par la grâce de son style très lucide, on est stimulé par les touches philosophiques qu'il sait esquisser sans chercher ni à « démontrer » ni à imposer ses vues : il suffit que l'on soit dans le coup, que l'on devine les idées fortes qui sont avancées, que l'on comprenne à demi-mot ce qui dédaigne d'être expliqué plus longuement au risque de perdre de son charme. C'est en quoi l'écriture de ce grand écrivain est subtile, et c'est pourquoi elle « suppose d'être comprise immédiatement au risque de ne l'être jamais. » (82)


Publié dans Choses lues

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