Damien Saez, le Petit Prince de la fausse subversion..

Publié le par Christian Adam

 

 

 

 

 

     

   

 

« Dans la contestation..

Les fausses rebellions..

Dans le faux, dans le vrai..

Dans la sécurité..

Ne me laisse pas...»

(Saez, Dans le bleu de l’absinthe)

 

 

 

Bien que j’éprouve une grande admiration pour ce chanteur aux fulgurances bien senties - excellentes dans le contenu pour peu qu’on les considère en elles-mêmes - je ne peux m’empêcher de démystifier la prestation ci-dessus que je trouve agaçante... Je suis sûr que Saez lui-même, dans son tréfonds, doit en éprouver l’ob-scénité : on le remarque déjà dans sa démarche un peu hésitante, voire désorientée, sa tête baissée, presque honteuse d’être là... Pourquoi honteuse ? Parce que le voilà qui entre en scène, « en direct du Zénith », présenté par Nagui le Nabab qui fait ses bénéfices propres en prostituant sa dentition blanche et chevaline pour une entreprise qui, affiliée avec d’autres qui composent l’Empire, claquent des chiffres d’affaire qui doivent équivaloir vraisemblablement à « 12 putain de milliards de bénéfices ! » (Saez). Ce Nagui et son sourire ! Un sourire satisfait de soi - au timbre qui rappelle étrangement celui de Jean-Luc Delarue - un sourire triomphal des « Victoires » de la Musique, attifé de son costard et cravate, pour « applaudir » le jeune Damien dans une « chanson QUE pour ces Victoires » (Nagui), dans une ambiance de fond qu’on devine décontractée et bien au chaud. C’est alors que le bôgosse, jouant de son teint frais, fait son entrée, avec son allure un peu débraillée, style rock’n roll, en contraste parfaitement symétrique avec celle du Nagui. Alors bien sûr, si ce que Damien lisait - incontestable encore une fois dans le contenu.. - avant d’entamer sa chanson avait été fait en privé, confié à huis clos à un ami intime par exemple, dans un moment au bord du désespoir, il n’y aurait pas de quoi le reprendre. Il se trouve que tout cela est codé, encadré, organisé - même si, précise-t-on, « ça a été fait sans répétition » - pour nous assurer « 10 minutes de bonheur avec un Saez révolté juste face à la situation actuelle ». Et cette voix légèrement tremblotante de Saez au moment où il lit son texte « sulfureux », mais qui prend de l’assurance au fur et à mesure, est-ce l’effet du trac, ou est-ce dû à la nature même du sujet - douloureux pour Damien ? - dont il est question ? Sur son site, on peut lire ceci : « La saezmania bat son plein pour ce petit prince subversif, insoumis, insolent, teigneux et jusqu’au-boutiste » (Voir : http://www.damiensaez.com/saez-biographie.html ). Autrement dit, c’est exactement ce qu’on attend des « subversifs de service », tout à fait à leur place dans l’économie homéostatique du Système, et ce, depuis qu’il existe des démocraties : à savoir des agents faussement infectieux, qui ne risquent rien si ce n’est encore plus de popularité, engrangeant plus de revenu par le fait même, jouant plus le rôle de soupapes de sûreté plutôt que d’être de VRAIES bombes humaines prêtes à sacrifier leur vie pour saboter la Machine économique - comme par exemple un Theodore Kaczynski, l’Unabomber, un VRAI rebelle lui, avec qui ça ne rigole pas, et qui n’a pas besoin, lui, de monter sur scène pour faire savoir sa « rage au ventre » faite sur mesure, que l’on aura découpée en 10 minutes pour lui. Or quand on voit des Damien Saez s’évertuer à incarner la Révolte aux « semelles de vent » (Rimbaud), promues avec « victoire » par le Star-système, par cette « démocratie de cul ! » (Saez) dont l’astuce est d’avoir compris que c’est justement en permettant la libre circulation et la libre parole à ceux-ci que le Système se renforce à leur dépens, alors on est amusé sans plus, d’autant que ce genre de jaillissements sur scène ne choque plus personne. Baudrillard aurait dit que l’on a affaire là, non pas à une révolte « réelle », mais plutôt à ses signes, usurpés pour la circonstance, d’ailleurs parfaitement en phase avec le culte et le trafic généralisé des apparences que cultivent nos sociétés qui aiment se gargariser des phantasmes et des simulacres de la rébellion, depuis que ceux-ci n’existent plus. Après tout, si on appointe ces héros de la subversion version 2009, si on promeut leur contestation sur écran, si on leur cède tout le devant du plateau pour qu’ils nous fassent leur coquet numéro d’anticonformistes, c’est bien d’une part parce qu’on est conscient de l’innocuité totale de leur performance - on se doute bien que ce n’est pas en hurlant « on veut les voir en tôle ! » que Damien se fera jeter, à son tour, en tôle.. - , et d’autre part pour que cette démocratie continue à donner « mauvaise conscience » à elle-même et à « ceux qui n’ont que l’argent à la bouche » (Saez). Quoi ? Croit-on vraiment que les auditeurs du Zénith, bercés par la voix poignante du jeune Damien, croit-on vraiment que la majorité de ces auditeurs, calés confortablement dans la salle sur des sièges douillets en cuir à la mesure de leurs moyens - parce qu’ils ont réussi à atteindre un autre zénith, celui-là du plafond salarial - croit-on vraiment donc que cette majorité est constituée non pas par des dominants pourris de fric et de suffisance, « en Porsche ou en Aston, toujours accompagnés d’une conne » comme le clame Saez, mais par ceux qui ont, pour le coup, un VRAI « regard de la Mort, le regard de la Mort.. » ??? Eh bien NON : ce sont justement des friqués comme Saez qui troquent le sentiment de culpabilité qui les nargue, celui d’être plus aisés que ceux qui ont « la tête au fond des chiottes, à chercher l’oxygène..» (Saez) par de la compassion de pacotille, une prétendue solidarité avec le Peuple, bref, en s’en faisant les porte-parole de « la misère du monde », à condition bien sûr que ça ne mette nullement en péril leur propre ascendant médiatique.. Si, comme semble le souhaiter Saez, « un jour le Peuple se lèvera ! », ce n’est certainement pas parce que ce Peuple aura été aiguillonné par un pseudo-révolutionnaire tarifé et starifié comme Saez qui le réveillera de sa torpeur. Du reste, une icône comme Saez perdrait vite sa raison d’être et les conditions de son succès - on oublie vite que c’est ce même système qui rend possible et l’existence du Président et celle de Saez...    

 

Pour le reste, il viendrait d’où « le putain de procès » (Saez) que le jeune Damien appelle de ses vœux ? Certainement pas de « la rage de ceux qui n’ont plus rien » (Saez), c’est-à-dire de ceux qui, pour le coup, sont réellement opprimés, claquemurés dans leur silence, dépourvus de moyens authentiquement subversifs  pour « renverser le Système », tapis dans l’ombre de la déchéance, à l’abri des regards dont jouissent à l’inverse tous les Saez du showbiz qui aiment se donner le beau rôle en chargeant ce procès eux-mêmes (« Moi j’'adore les procès », lance Damien en plein milieu, juste avant d’arborer à son tour un sourire triomphal, après celui du Nagui, cette tête à claques monumentale), et en vouant aux gémonies la « démocratie de cul » qui les nourrit grassement en retour : rémunérés pour cracher dans la soupe et pour livrer de la subversion spectacularisée en pâture aux amateurs d’insoumission sur commande. Mais comble d’infortune - ou effet pervers de ce système vicieux et laid comme ceux qui se vendent pour lui - on a tout de même l’impression que les « petits princes subversifs et insoumis », faussement rebelles comme Saez engendrent paradoxalement le contraire de ce contre quoi il font mine de s’indigner. Notamment en faisant pivoter théâtralement la hargne sur son axe, grâce à une prestation très « scénique » à guichets fermés, au moyen de jeux de lumière « vachement bien » à quoi ses spectateurs assistent, que l’on imagine « enchantés et émus aux larmes », si possible en premières loges, et avec, pourquoi pas, des gants de latex enfilés aux mains. Il faut bien que ces spectateurs métabolisent cette hargne loin du centre des opérations mortifères du Système, à sa périphérie en quelque sorte, là où ils peuvent se « divertir », « s’étourdir », et « s’abrutir » à loisir sans se compromettre – tout comme un Saez d’ailleurs, qui ne se compromet en rien par une performance aussi télégénique.. Ici au moins, au Zénith, ils en ont pour leur argent, et ils peuvent canaliser leurs frustrations bien proprement, en tenant le contenu diablement « insolent et teigneux » du jeune Saez bien à distance, en le sublimant rondement en 10 minutes : c’est rapide, c’est efficace, et ça s’effectue sur scène, sans lynchage et sans risquer de coups de matraque de la part des forces de l’Ordre. Comme si, via cette voie cathartique, les nantis blanchissaient leurs scrupules à moindres frais, tout à leur réjouissance d’avoir été expurgés de cette mauvaise conscience avant de « récompenser » leur héros par des ovations devant l’assemblée... 

 

Quant aux démunis et aux laissés-pour-compte, à supposer qu’il s’en trouve présents dans la salle bondée du Zénith, on a plutôt le sentiment que Saez presse une serviette paradoxalement froide sur leur front brûlant, dans la mesure où toute cette obscénité se trouve normalisée en fin de compte, qu’une fois écoulées les 10 minutes on en gardera un « souvenir émouvant », sans plus, et que cette « rage de ceux qui n’ont plus rien » (Saez) est au final épongée, neutralisant du coup la fièvre qu’ils auront défoulée par la même occasion, déchargée de son trop-plein, en parallèle avec le défoulement de leurs voisins, les nantis, qu’ils abhorrent tout en les tolérant, parce que tout ça s’évacue finalement par les décharges d’adrénaline qu’ils auront vécues, ce qui calmera leur ressentiment, etc.    

 

Dommage que la récupération des fortes paroles de Saez doive se faire par un système marchand qui le souille et qui réussit à mettre la main sur ceux-là même qui, comme lui, devraient justement rester à sa marge, loin du tumulte, loin « des Victoires de la Merde », loin de la prostitution par le grand nombre, mais qui dans une espèce de cercle vicieux dont ils peinent à sortir, sont obligés malgré eux - et malgré l’incohérence qu’il y a à vouloir « le beurre et l’argent du beurre » et à jouer sur les deux tableaux - de téter les mamelles corrompues qui gave leur soif de notoriété et leur tendent un marchepied par lequel accéder un tant soit peu à cette reconnaissance par le « Peuple »... 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Publié dans Choses pensées

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Aurel 08/04/2015 22:22

"Mais ce qui m'ennuie le plus, c'est que vous prôniez pour toute révolte, les techniques de Theodore Kaczynski, un anarchiste d’extrême droite dont les méthodes sont en effet radicales : envoyer
des bombes à des scientifiques."

Vos accusations sont bidons. %a critique est constructive! C'est peut-être votre faible ouverture musicale qui vous réduit à certains propos accusatoires au lieu de discuter sereinement et répondre
sur le fond.

Mick 07/04/2015 23:38

J'ai cru dans un premier temps à une critique bon-enfant. Au final, un seul concept ne ressort de ce fastidieux texte : Saez se serait compromis et - en quelques sortes - participerait au système
par ce type de prestations, puisque c'est le système qui le demande.
Bon OK, mais si l'on considère qu'il n'a fait ce petit jeu que 4 ou 5 fois en 20 ans et qu'on ne le voit sinon jamais dans les medias, j'ai comme un doute...
Mais ce qui m'ennuie le plus, c'est que vous prôniez pour toute révolte, les techniques de Theodore Kaczynski, un anarchiste d’extrême droite dont les méthodes sont en effet radicales : envoyer des
bombes à des scientifiques ... le net permet de ces libertés dans la rhétorique qui me laissent coi !
Je pense que Saez finalement réveille plus de conscience que ce tout petit terroriste qui n'a finalement su que faire pêter que quelques bombinettes cloitré au fond de son chalet ...

Aurel 14/03/2013 20:53

En effet Saez est le petit prince de la fausse subversion. Il sait très bien qu'avec ses petites pochettes de disques, il vendra beaucoup de disques. Ce faux enragée qui ne considère pas comme
artiste engagé est plus un effet de mode pour certains bobos qui ne connaissent pas certains artistes comme Bertrand Louis, Didier Super et peut-être pas assez bien Philippe Katerine qui eux n'ont
pas autant de victoires de la musique surtout les deux premiers et ne sont pas des donneurs de leçons qui exhibent leurs colères un peu trop facilement.