Précis d'énervement à l'usage de ceux qui ont une « insuffisance de bile »..

Publié le par Christian Adam

 

 

 

 

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Dans ce pamphlet tonique, de lecture très stimulante, Georges Picard manie l'arme du bon sens et de la lucidité pour tirer sur quelques-uns des visages abjects qu'affiche notre temps. Agacé par certains faits et réalités de la vie contemporaine qui mettent ses nerfs à vif, l'essayiste nous entraîne dans cette réflexion tantôt atrabilaire, tantôt sardonique, sur des sentiers à travers lesquels il découvre tout ce qui est susceptible de l'énerver et de provoquer en lui des soupirs d'exaspération. L'exergue placée en tête du livre - une phrase de W. Gombrowicz - permet de saisir d’emblée le registre du livre : « L'artiste ne raisonne pas, il se défoule » (7). L'auteur de Tout m'énerve ne cherche pas à argumenter, à ratiociner, ou à déployer sa réflexion à coups de syllogismes, conscient des limites du pur raisonnement et de la supériorité éminente, dans certains cas, des accès de bile couvés à chaud aux déductions froides de la dialectique. Dans le sillage de Cioran, Picard comprend que parfois un seul hurlement de révolte vaut mille détours logiques. C'est en quoi il se contente d'enregistrer les seuils d'énervement déclenchés chez lui par quelques facettes de notre société qui hérissent sa sensibilité d'écrivain et de penseur. À commencer par sa propre susceptibilité vis-à-vis de ce qui l'irrite et qui n'échappe pas à son énervement : « Déjà m'énerve ma propre susceptibilité, écrit-il, face à des événements ou à des propos qui devraient me laisser indifférent » (11). Grâce à cette vigilance réactive des nerfs, nous devons à l'essayiste une critique sans concessions de quelques-unes des failles déplorables de notre modernité.

Homme à la « hargne bouillonnante » (13), être doué pour le « persiflage spirituel » (85) à qui on ne la fait pas, Georges Picard n'a pas besoin de chercher loin et longtemps pour voir s'étendre devant ses yeux l'espace horizontal de la « connerie blindée » (114) contre laquelle il livre bataille dans son essai roboratif. Pour cela, sans un être un donneur de leçons, il nous invite à « retrouver de vieux réflexes guerriers » (169), et à prendre en défaut tout ce qui se présente comme préjugé et lieu commun de l'existence. Doté d'une robuste santé critique, il a décidé de faire de son énervement « une petite machine de guerre ou un ouvrage de fortification » (154), histoire de ferrailler contre toutes les scories qui polluent l'air du temps, et de contribuer ainsi à la « déstabilisation du monde imbécile qui se prépare » (169). Picard n'y va pas de main morte dans ses coups de gueule, de quoi s'en réjouir, mais son pamphlet incisif est à la mesure de ce qu'il malmène, rien de moins. On ne compte pas les motifs qui mettent notre bonhomme en rogne contre son époque : il a raison de s'élever par exemple contre ce goût de la provocation et cette tendance omniprésente aujourd'hui à tout exagérer : « L'intolérance envers la complexité et la modestie de ton s'est tellement généralisée qu'on ne se souvient plus d'une époque où la sobriété avait le pas sur l'exagération, et le goût de la précision sur l'attrait systématique pour l'enflure et le criard » (8-9). Il a encore raison de déverser à flots sa sainte bile contre l'abêtissement induit par le travail salarié, dans une veine proche de Vaneigem : « Maudits soient ceux qui broient nos vies en douceur, douceur malsaine d'un semblant de confort matériel qui, humainement, vaut moins qu'un dénuement assumé » (44). Il n'a pas de paroles tendres non plus à l'endroit des intellectuels, ce « petit monde de crabes anthropophages » (71), ou lorsqu'il fustige les historiens, « âmes réfrigérées, esprits sous carapaces, coeurs de plomb » (34), drapés dans l'impassibilité “rigoureuse” de leur “science objective”. On jubile enfin à lire ce qu’il dit des animateurs de télé, ces « mufles prétentieux empaillés dans leur fonction de flics de la parole stéréotypée » (137). Dans le même courant d'idées, comment ne pas hocher la tête d'approbation à voir notre pamphlétaire tancer durement les apôtres du « réalisme », ces producteurs d'émissions de « reality shows », qui n'ont que le « monde réel » à la bouche, gavant leur « auditoires abrutis de réalité » (101) de cette obsession du « vécu ». En réalité, ces auditoires ne sont que les otages de la caverne platonicienne télévisuelle, prenant les simulacres cathodiques, simplificateurs et vulgaires, pour la « vraie réalité ». Et les « parents réalistes » dans tout ça ? Voici comment Picard perçoit leur rôle, de quoi s'incliner devant l'évidence : « Adapter un enfant au monde réel, c'est lui caréner le cerveau selon le profil bassement utilitariste de la société marchande et de ses valeurs putassières. C'est le goinfrer de réalisme jusqu'à l'écoeurement » (101). Sur sa lancée, il s'en prend également aux artifices de la modernité et de la post-modernité artistique, en tapant sur « ces pions bornés de l'avant-garde, tellement obnubilés par la crainte de louper le prochain train qu'ils campent nuit et jour sur les rails » (20). Or n'est-ce pas la mission de l'art que de brandir son bouclier pour résister à l'abâtardissement auquel il lui arrive de succomber de temps à autre ? Et pourtant, « la fascination contemporaine pour la masturbation technologique et le pipeautage sémantique » (152) est bien là pour nous rappeler que cet engouement factice semble bien déterminer la plupart des productions artistiques contemporaines. À l'évidence, cet emballement participe de cet élan aveugle qui propulse notre modernité dans le courant des modes, de l'innovation perpétuelle, et de la quête fébrile du « jamais vu », de peur de passer pour ringarde. Mais cette course effrénée tend paradoxalement vers le zéro et, comme le note avec beaucoup de perspicacité notre philosophe : « à partir d'un certain seuil, la vitesse tend vers l'immobilité, la diversité tend vers l'uniformité, le progrès tend vers le conservatisme [..] Nous irons si vite que nous n'avancerons plus » (28). Alors “réactionnaire” le Georges Picard ? On pense bien qu'il a anticipé le reproche, d'ailleurs régulièrement infligé de nos jours à quiconque ose rester en marge des processus en cours, ou fait un pas de côté pour réfléchir à ce qui nous arrive plutôt que de se joindre à la mêlée et d'applaudir béatement à la marche claironnante des évangélisateurs du “Progrès” : « N'allez pas les rappeler à la prudence et au bon sens, nous prévient Picard, ils vous traiteront de barbare et d'homme des bois. Ils vous feront passer pour un réactionnaire [..] Or, je prétends que l'avenir ne sera respirable que s'il se tempère des douceurs et des lenteurs qui firent le charme des temps révolus. Passéiste ? Mon oeil ! » (115). Ce discours est-il audible dans la population conformiste d'aujourd'hui, hébétée et se pâmant sans résistance devant les machins et les bidules technologiques de la dernière heure ? C'est à en douter. C'est pourquoi « cette société de pignoufs nous force à choisir entre le conformisme et la révolte » (19).

Reste la « révolte ».. Mais à quel feu se chaufferait une telle révolte et quelle peut bien être sa teneur ? Et surtout, quel rôle lui faire jouer si on veut éviter d'être un « simple rouage dans une société sclérosante » (52) ? Eh bien, il s'agit d'abord de ne pas « céder sur l'essentiel face à son époque » (54), ni de céder à toutes les facilités soufflées à nos oreilles de consommateurs constamment sollicitées, amadouées et neutralisées dans leurs facultés critiques à discerner les fausses notes. Ne pas se laisser inculquer ces « valeurs putassières » dont parle Picard. Bien entendu, il est beaucoup « plus facile de nager dans le sens du courant que de le remonter à la force du caractère » (53). C'est cette facilité qui dégoûte notre auteur, « sur laquelle tant de gens se laissent dériver » (53). Il faut savoir se ressaisir et secouer l'engourdissement qui nous attend au tournant, renforcer en soi la propension à l'insurrection critique qui, à terme, force à se choisir un camp, des alliés, et des ennemis à abattre, ce qui nécessite de la tenue et de la finesse. Comment ne pas suivre Picard là-dessus, lorsqu'il nous pousse à « admettre que choisir ses ennemis est un art qui exige du doigté. Je n'ai jamais pensé, ajoute-t-il, qu'il soit malsain d'épancher ses colères au détriment d'autrui » (138). Déclarer la guerre à son époque est décidément le seul moyen de retrouver la paix avec soi-même, à condition que l'on sache quelles sont les valeurs à défendre. Si les héros de jadis se sacrifiaient à de grandes causes, l'héroïsme contemporain, forcément plus modeste, consisterait peut-être à écarquiller grand les narines - sur le modèle de Nietzsche - pour flairer partout et en tout temps les relents du conformisme, de la bêtise ambiante et surtout de la déliquescence de l'esprit : « Je crois que cet héroïsme, note Picard, est à la portée de quiconque se rebelle contre le destin impersonnel programmé par une société spirituellement nulle » (54).

Les écrivains de la trempe de Georges Picard font assurément partie d'une espèce en voie de disparition. De nos jours, soit on se fait criard et on court après la “provoc” et l'agitation pour décrocher au rabais des mentions de courage, soit on se dépense en bravades futiles contre des moulins à vent ; au mieux, on se cantonne dans des sujets qui ne fâchent pas, de peur de heurter les sensibilités frileuses. Picard, lui, sort de ces cadres préfabriqués par l'époque ; il n'a pas envie d'enfourcher ces chevaux harnachés sur mesure et montés à l'envi par ceux qui cherchent à plastronner. Dans Tout m'énerve, il n'a pas besoin de boursoufler ses phrases, ni de les gonfler au gaz explosif, encore moins de les décorer inutilement pour attirer l’attention du lecteur distrait. Son écriture est imagée sans viser l'image, et si son art est éminemment naturel, c'est parce qu'on entend l'homme derrière l'écrivain, à la différence de certains écrivains maniérés derrière lesquels, plutôt que nous découvrions l'homme, se trouve encore plus de langage et finalement des ombres dénuées de vraie substance, se dissipant à la moindre lumière critique projetée de plus près. Si le livre de Picard arrache d'autant plus facilement l'adhésion du lecteur, c'est qu'il n'a pas besoin d'élever le ton dans son énervement pour se faire entendre. Il a le don de tourner ses phrases en douce, de les faire pivoter sur leurs gonds sans avoir à sortir des siens en quelque sorte, gardant ainsi une contenance qui, du coup, se révèle diablement éloquente. Sa voix ferme, gouvernée dans ses emportements, maîtrisée dans ses soubresauts, à l'abri des envolées pathétiques, réalise un heureux équilibre et porte d'autant plus loin qu'elle est parfaitement calibrée en regard de son propos. Le style de Georges Picard ne cherche pas à tout prix l'originalité, et c'est peut-être en quoi il est original, pressentant bien que « la recherche systématique de l'originalité aboutit à un gauchissement grotesque des idées » (58). Loin des postures frelatées en mal de pensée, la philosophie picardienne résiderait en définitive dans un « bricolage personnel » (72-73) qui évite d'enfoncer des portes ouvertes et qui comprend lucidement que la « vraie pensée » ne peut consister qu'en un « ajustement et réajustement permanents d'idées mixtes, moitié empruntées et moitié tirées de notre fonds (bien qu'aucune idée ne soit absolument neuve) » (73). La grande réussite de ce livre tient certainement à la capacité singulière qu'il a de passer d'un sujet à un autre sans qu'on s'en aperçoive pour ainsi dire, tellement les transitions entre les différents thèmes sont articulées finement comme les mailles d'un tissu de haute couture. Le cheminement de l'essai de Georges Picard évolue non de façon dialectique, en faisant entrechoquer des thèses antagonistes, mais par renflements successifs et gradations souples, selon une logique proche de celle qui préside au soulèvement des vagues de la mer, se chevauchant, s'entrecroisant, et absorbées les unes par les autres sans qu'on puisse en distinguer nettement les lignes de crête. Tout se passe donc comme si l'art magistral de l'essayiste était de s'arranger pour que les glissements d'un point à un autre de son texte s'opèrent en catimini, ne soient pas forcés et ne sentent pas le procédé. Bien sûr, tout art relève de la composition et aucun écrivain ne peut faire l'économie d'une mise en scène jouant forcément dans toute production écrite, fût-elle de nature littéraire ou autre. Du reste, c'est ainsi que l'auteur de Tout m'énerve conçoit la chose littéraire : « Quel écrivain n'est pas poseur ? Je n'en suis pas gêné. Toute écriture est théâtrale, il suffit de le savoir pour le voir. La peste soit des critiques qui pointent les artifices d'un livre ! Comme s'il existait un art naturel ! » (156).

Loin de s'évertuer à jouer au Sage, Picard admet au contraire ne pas tenir en grande estime les donneurs de leçons de tous poils qui usurpent le pouvoir intellectuel et encombrent la scène publique où finalement « on y entend moins le choc des idées que l'entrechoc des vanités » (187) - cette incommensurable vanité que Max Weber définissait dans Le Savant et le Politique comme « le besoin d'occuper la scène de la manière la plus visible possible »... Notre fin philosophe préfère, quant à lui, non pas débiter de gros discours moralisateurs, mais dispenser d'humbles « leçons particulières d'énervement [qui] feraient le plus grand bien aux patients souffrant d'une insuffisance de bile » (169). Si notre époque pouvait se couler dans un corps et tendre les joues, quel esprit ayant appris à échapper à la « momification mentale » (182) s'interdirait de lui administrer une paire de taloches ? C'est ce que ne se prive pas en tout cas de faire l'auteur de Tout m'énerve, et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il érige « la culture de l'énervement » en genre littéraire porté à un tel degré d'excellence que le jour viendra peut-être où il faudra décerner périodiquement le « prix Georges Picard » à tout pamphlet qui saura empoigner son époque à bras le corps pour en redresser les travers. Picard force à peine la note de la consternation lorsqu'il écrit que « les occasions de s'énerver sont si nombreuses que je m'étonne que l'on puisse encore glorifier la bonté du monde » (170). Une seule chose est à regretter finalement dans ce brillant pamphlet : c'est que les occasions de s'énerver n'y soient pas multipliées, et que par le fait même le régal de le lire soit écourté. Que n'aurait pas été notre jubilation si dans le compte de l'énervement avaient été versés davantage de reproches contre la tiédeur de notre temps ? Qu'on ne s'inquiète pas toutefois, car l'auteur reviendra à la charge à coup sûr dans un prochain livre, lorsque l'époque se sera rechargée à nouveau de ses niaiseries pesantes. Entre-temps, on s'énervera encore longtemps de ce qu'un esprit aussi éblouissant que celui de Picard ne jouisse pas d'une audience plus grande, vu la variété et la palette riche des pensées qu'il nous donne à méditer, quand de l'autre côté de la zone littéraire des plumitifs médiocres et sacrifiant à l'air mesquin du temps sont portés très haut dans le zénith médiatique..

 

 

 

Publié dans Choses lues

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