Les aventures de l'« homme quelconque » dans les temps démocratiques..

Publié le par Christian Adam

 

 

 

 

bruckner

 

 

 

 

 

« Tous nous murmurons, accablés, que notre siècle finissant ne permet plus de vivre l'aventure (..) Chacun au plus profond de son coeur constate une même grisaille généralisée sur le destin des nations comme sur celui des particuliers

(Pascal Bruckner & Alain Finkielkraut, Au coin de la rue, l’aventure)

 



Il est navrant de constater d'abord que de ce livre de 1979 magnifiquement écrit d'un bout à l'autre il n'y ait pas eu de récentes rééditions, contrairement aux autres livres des mêmes auteurs qui jouissent, quant à eux, d'une audience plus large et dont plusieurs ont été réédités à juste titre. Mais pas celui-ci, dont le contenu est pourtant très riche et le style d'une pure élégance de la première à la dernière phrase : l'on se demande comment fait-on pour maintenir le verbe à si haute température sans flancher ou accuser des signes de fatigue stylistique. Les phrases ciselées scintillent par leur éclat et l'éloquence en est d'autant plus saisissante qu'elle semble ne trahir aucun effort dans son accouchement et que le ton n'est jamais emphatique mais d'une sobriété toujours posée qui force l'admiration (à quelques exceptions près). Équilibre rarement atteint de nos jours, faut-il ajouter. En même temps, Bruckner et Finkielkraut [désormais B. & F.] mobilisent un vocabulaire si luxuriant et une écriture tellement imagée et colorée, voire magique, toutes en métaphores, et ce, sans jamais tarir, qu'on se demande encore une fois comment ils font pour être dotés de cette grâce et cette faconde. Doués d'un sens infaillible de la formule qui fait mouche, ils semblent penser en aphorismes, tant et si bien qu'il serait parfaitement aisé d'en prélever à foison dans leur livre. À quelques exceptions près bien entendu (comme dit plus haut), car bien que ce style séduise et arrache vite l'adhésion du lecteur, on ne peut s'empêcher toutefois de remarquer que leur texte suggère parfois plus qu'il n'argumente et que l'harmonie de la phrase, s'enivrant de ses prouesses, sacrifie par moments ce qu'elle tente de conférer au profit de ses constructions virtuoses : les tournures maniées à l'emporte-pièce pèchent alors par excès d'abstraction : c'est que, bien que les auteurs réussissent à capter brillamment l'esprit des années 70' au regard du thème de l'aventure (comme nous le verrons), ils semblent affectionner ce dandysme de l'écriture propre à certains écrivains français qui dédaignent d'étayer leurs propos par des références concrètes et empiriques (point sur lequel les auteurs anglo-saxons, inversement, ne font pas de chichis). Cela dit, cet essai conserve toute sa fraîcheur et sa pertinence même trente ans plus tard et on s'étonne de l'actualité de certaines de ses formulations qui restent, pour le coup, assez toniques.

La phrase que nous citons en exergue est celle qui inaugure le livre de B. & F : à partir de là, les deux essayistes s'évertueront dans les pages qui suivent à se dresser contre un tel état des lieux, à découvrir ce qui le rend culturellement possible et à s'élever précisément contre la gangue idéologique sous-tendue par cette “grisaille”. Présentant leur livre comme un « livre d'amour » (10), comme une ode à l'événement et à l'aventure qui peut surgir, comme le titre du livre l'indique, « au coin de la rue », ils s'en prennent à « cette sotte, cette ignoble idée qu'il n'y a plus rien à découvrir, plus rien à vivre », idée, disent-ils, qu'il faut « étrangler à deux mains chaque fois qu'elle germe » (11). Pour comprendre la portée de ce livre, il faut rappeler que l'ambiance générale qui prévalait à la fin des années 70', marquée par le déclin des idéologies politiques, par la dissolution des grands référents collectifs de Famille et de Patrie, et par la libération des moeurs, ne pouvait à terme que déboucher sur le renforcement de l'individualisme relayé par la société de consommation. C'est dans le contexte de cet esprit d'époque que B. & F. s'interrogent sur le sens que peut avoir pour l'individu d'aujourd'hui, c'est-à-dire pour la génération qui a eu 20 ans en 1968, l'aventure. Ce livre décrit en fait ce que devient l'aventure lorsqu’on ne croit plus aux Héros, que nous devenons sourds aux Grands Récits qui autrefois étaient prégnants, habitant désormais un monde dépeuplé de ses mythologies et de ses idéaux d'antan. Mieux encore, il raconte ce qui reste de l'aventure quand celle-ci n'a plus rendez-vous avec la Révolution, la Guerre, l'Amour, le Voyage à l'ancienne, et autres expériences appartenant à un autre temps, définitivement reléguées dans la corbeille idéologique de l'Histoire. Que devient donc l'aventure dès lors qu'elle baigne dans « l’ère du vide » (Lipovetsky) et que son seul face à face est désormais en prise avec la quotidienneté, la monotonie, et la banalité d'un monde déserté par ses anciennes adhérences ? Que reste t-il par exemple de l'aventure à partir du moment où elle est encadrée et programmée par les industries touristiques qui la circonscrivent ironiquement dans ses moindres parcours, alors que l'élément d'imprévu, d'insolite, d'inattendu est précisément ce que la vraie aventure est censée recéler pour véritablement être qualifiée comme telle ? Quelles perceptions induisent les moyens de transport modernes quand le voyage lui-même est devenu si massifié que l'engouement jadis si grisant se banalise, se généralise, se démocratise et s'uniformise à un point tel que les individus en sont blasés ? « Nous n'avons désormais qu'une pratique blanche des transports. Nous prenons l'auto, l'avion, le train comme nous prenons le métro avec le même désenchantement, la même résignation.» (136). Et comme la vitesse n'exerce plus sur nous aucun dépaysement, les auteurs en viennent à se demander si ce n'est pas paradoxalement la réhabilitation de la lenteur qui nous rendrait ce que la vitesse n'est plus en mesure de nous fournir, à savoir : « l'euphorie des géographies variables, la lanterne magique des éléments télescopés, un frisson électrique et lumineux » (155). B & F s'insurgent également contre ce qu'ils appellent « l'urbain sur mesure » et contre la rationalisation disciplinaire qui fait régner un ordre glacial et aseptisé dans nos grandes villes : « nul imprévu ne me détourne de ce que je viens chercher, j'en ai toujours pour mon argent : la ville est devenue un gigantesque service » (p.203). À l'encontre de cette grisaille qui plane sur les métropoles assiégées par la volonté de contrôle total et par l'urbanisme règlementaire qui quadrille de manière normalisée l'espace des possibles, nos vagabonds modernes font l'apologie de la surprise, du clair-obscur, du mystère, de l'inconnu, et du hasard. Ils font un pied-de-nez à tout ce qui s'appelle programme, law and order, car il faut le dire tout bêtement, l'aventure ne se programme pas : « Rien de plus déprimant que ces lieux ponctuellement ajustés à notre convoitise : c'est la désolation même des espaces programmés » (155)

Un des traits captivants de ce livre à la fois critique et jubilatoire est qu'il se surpasse dans la satire de quelques portraits décapants croqués sur le vif de notre temps, soit pour en pointer le ridicule, soit pour s'en servir comme repoussoir à la vision volontairement « friponne » (274) assumée par B. & F. de ce que devrait être l'aventure. Qu'il s'agisse de la figure du routard, du vacancier intelligent, du voyageur initié ou celle du touriste typique, du couple contemporain, ou encore de la caricature impressionnante qu'ils font du clochard (225-227), nos deux Labruyère modernes prennent un malin plaisir à faire grincer le cadre dans lequel s'encastre le tableau de ces personnages contemporains riches en symptômes de l'époque. Ils excellent à prendre le contrepied des clichés de l'époque et, pour ce faire, ils en brassent les paradoxes avec brio, captent les mythologies de l'aventure en bons élèves de Barthes, traquent les faux-semblant et mettent en dérision les différents modèles ambiants qui participent de l'individualisme et de sa « religion de la plus petite différence » (42) : étant entendu que l'aventure, telle qu'elle est envisagée à la fin des années 70', n'est plus une expérience collective mais individuelle, le champ d'expérience étant désormais atomisé et réduit à la sphère privée à mesure que l'on assiste à un recul du politique.

Il n'est pas jusqu'à l'espace amoureux qui ne soit en reste avec l'atomisation qui gagne les sociétés contemporaines. Le chapitre qui s'intitule “Nerveuses romances” est à cet égard un des plus éloquents et des plus incisifs du livre dans son évocation de l'aventure conjugale et des “métamorphoses de l'intimité” qui s'ensuivent. Que reste-t-il de nos amours quand la lassitude issue du déclin des croyances contamine le foyer en son coeur ? Certes, le statut du couple moderne post soixante-huitard allégé de son ancien carcan traditionnel est plus libre, mais comment négocie-t-il le « nouveau désordre amoureux » (titre d'un livre précédent de B. & F.) installé désormais à domicile ? Comment composer avec l'érosion du quotidien quand plus rien ne nous attache à l'autre en vertu des vieilles alliances séculaires ? Quelles stratégies le couple met-il en oeuvre pour transiger avec l'ennui et l'usure qui s'emparent de son quotidien ? Telles sont les quelques interrogations avec lesquelles B. & F. tentent de faire, pour ainsi dire, le ménage au foyer de nos amours. Impossible de résumer tous les volets de leur satire mordante de la conjugalité moderne, mais retenons au moins le climat de désabusement qu'ils croient percer à jour sous les oripeaux de la soi-disant “libération sexuelle”. Le couple moderne peut bien se croire plus libre, il n'est pas plus heureux pour autant, car il est rongé par la “désillusion” : « Le foyer est une église que peuplent un nombre grandissant de sceptiques et d'apostats. Aujourd'hui la désillusion est inaugurale : les amants se mettent en ménage, mais ils n'ont plus foi dans le ménage.. » (108). Sur quoi les auteurs concluent que l'incertitude et la crise sont désormais logées dans le foyer du  couple ; ce « nouveau désordre amoureux » a donc ruiné tous les moules antérieurs pour laisser place à la décomposition, « car notre époque ne remplace pas ce qu'elle désagrège : la crise est son destin » (114). Nos deux moralistes au ton espiègle n'ont de cesse d'ironiser avec désinvolture sur nos travers qu'ils ordonnent dans un style souvent “oxymorique”, de couvrir de dérision les différentes tactiques auxquelles s'emploient les couples pour “réussir” leur ménage. Ainsi est-il dit que « l'entente sexuelle est devenue le critère de réussite du couple » (102) ; que grâce à « la littérature du “how to” » qui inonde nos librairies (aujourd'hui on dira les livres de self-help) « l'érotisme à deux se prépare, et se rate ou se réussit comme un gratin dauphinois » (100) ; et finalement, que sous le diktat du nouveau mot d'ordre de transparence, le couple se voit sommé de tout se dire, de projeter une lumière nue et crue sur le non-dit qui peut le hanter par moments, à défaut de quoi son unité est en péril. Ainsi, aujourd'hui, « pour qu'on fasse l'amour dans l'obscurité, il faut une grève de l'EDF ou une panne dans le secteur » (106). Heureusement, il ne faut pas en arriver jusque-là puisque notre société d'assistance généralisée a tout prévu : « les conseillers conjugaux initient à la transparence des coeurs les ménages malheureux » (102). Tout compte fait, que peut-il rester encore de l'aventure amoureuse pour que celle-ci échappe à la mentalité du comptable qui soupèse les plus menus problèmes conjugaux afin d'en chiffrer le coefficient de succès, et pour que l'expérience amoureuse ne se réduise pas à un rapport de rendement du bonheur conjugal mesuré et ordonné comme une « donnée quantitative » (p.101) ? Eh bien, il reste à assumer la part d'ombre de l'autre, à miser sur le hasard et la surprise, à prendre acte des intermittences du coeur, « car vivre à deux est un drame dont les données sont inconnues : autrefois symbole de permanence dans un monde tourmenté, le foyer s'est découvert tout récemment la vocation de l'incertitude » (114)

La trame de fond qui court tout au long de cet essai peut maintenant être dégagée : que ce soit dans le voyage, au coeur de notre foyer, dans le chaos des villes, dans les moyens de transport ou en politique, c'est l'idée qu'à la fin de toutes les idéologies a succédé une certaine lassitude et que nous sommes désormais les seuls comptables de notre bonheur commun. Pour parer à la banalité du quotidien qui nous est ainsi échu en partage, nos sociétés individualistes réagissent paradoxalement par plus d'ordre, plus de raideur, plus de structure, plus de surveillance, plus de règlements, en vue de réduire à néant l'incertitude, de conjurer l'aléatoire, l'impondérable et le hasard inhérents à la vie. Sociétés obsédées par la sécurité, le droit et la pacification de l'existence, le contrôle qu'elles cherchent à imposer au dehors s'intensifie d'autant plus que l'anxiété frileuse de l'homme individualiste ne peut pas supporter que la marge de contingence, d'indétermination, d'aventure quoi, régissent sa vie trop longtemps sans qu'il perde pied. Sous ce rapport, l'on se demande encore quelle dose de liberté, donc d'aventure, peut supporter l'individu sans perdre pied ? Eh bien, peut-être justement en faisant un pas de côté, c'est-à-dire en opérant une conversion du regard, en revendiquant sa « révolte friponne », rôle endossé en tout cas à merveille par nos deux auteurs, de sorte qu'on pourrait dire de leur écriture qu'au coin de chaque phrase, une trouvaille nous attend à l'instar de l'aventure friponne dont ils se veulent les chantres : « [ le révolté fripon ] attend l'inconnu, tout l'inconnu, même des événements qui se murmurent à peine pour épaissir l'intrigue qu'il noue avec le monde [..] Aucune technique ne le garantit de l'imprévu, de la visitation de la grâce et du hasard [..] Dans sa vie extrêmement quotidienne il a laissé une porte minuscule pour la curiosité, le mystère, la tentation et le vertige ; et cette ouverture suffit à faire battre son coeur, à nourrir son coeur de visions singulières, à l'entretenir dans l'espoir d'une grande illumination » (275).

 

Publié dans Choses lues

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article