La jactance de Jaccard ou comment démériter son Cioran..

Publié le par Christian Adam

 

 

 

jaccard

 

 

 

Feuilleter Cioran et compagnie de Roland Jaccard peut séduire à première vue quand on le parcourt en diagonale. Divisé en très courts chapitres, léger, et d'un abord facile, on est vite encouragé à le consommer et à l'épuiser en quelques heures. Nous voilà alors résolu à le lire. Et pour peu qu'on soit déjà un peu épris de la personnalité et du style de Cioran, l'on se dit qu'on sera assurément bien servi par un livre dont le titre porte son nom. Et pour ceux qui connaissent déjà Jaccard, qui savent qu'il dirige une collection aux PUF, est un diariste de longue date, et a déjà commis quelques essais aux titres suggestifs comme L'exil intérieur et La tentation nihiliste, la rencontre entre lui et Cioran promet un essai très stimulant. Mais quelle n'est pas notre déception lorsqu'au bout de ce petit livre décousu et disposé en forme de journal (les dates en moins) on reste sur notre faim : chapitre après chapitre, on se voit servir des hors-d'oeuvre qui semblent anticiper l'instant décisif où l'évocation jusque-là superficielle de Cioran finira par prendre un tour plus substantiel. On déchante vite, car le livre une fois terminé, rien de significatif n'aura été livré. Et comble d'infortune, il est très peu question de l'auteur des Syllogismes de l'amertume. Jaccard se limite tout au plus à des bribes de souvenirs un peu désordonnées en forme de « Cioran m'a dit », « Ce que pensait Cioran de...», admettant d'entrée de jeu qu'il est incapable de produire une biographie en bonne et due forme sur son auteur fétiche, sur ce « dieu de la catastrophe » (12) : « Je me garderai bien d’écrire [la biographie] de Cioran. Quelques souvenirs suffiront. Et le plaisir de divaguer – avec ou sans lui. » (25) C'est à la lumière d'un tel aveu, et au terme de notre lecture, qu'un déclic se fait : et si la figure de Cioran convoquée ici servait plutôt de caution chic, voire de coquetterie destinée à faire valoir le cynisme bourgeois et bohème qui est celui de Jaccard ? Car que découvre-t-on au juste dans Cioran et compagnie à part quelques considérations fumeuses comme celle sur la « métaphysique du ping pong » (31-32) qui brillent plus par leur clinquant que parce qu'ils sont réellement lumineux, ou des mini-récits futiles qui mettent en scène l'ébriété charnelle d'un sexagénaire mélancolique qui dit affectionner la compagnie de jeunes nymphettes japonaises autour desquelles il « aime papillonner » (79) ? Au mieux, on y trouve un hommage quelque peu superficiel rendu à quelques penseurs connus, ces “compagnies” qui ont beaucoup compté pour Jaccard et sur lesquels il s'appesantit plus longuement que sur Cioran lui-même. Qu'il se penche dans de brèves incursions kaléidoscopiques sur Otto Weininger, Paul Rée (que Jaccard dit préférer à Nietzsche), un certain viennois du nom d'Anton Kuh, ou sur Clément Rosset, ou encore qu'il alterne son livre avec des radotages sur les frustrations qu'il subit auprès de ses jeunes donzelles désaxées, Jaccard verse à tout coup dans une « frivolité abyssale » (18) qu'il revendique soit dit en passant sans vergogne, tout en se jurant de ne jamais « barboter dans la médiocrité » (8)... Par delà les défauts évidents de ce navet, son manque patent de composition, et ses facilités brouillonnes, ce qui émeut cependant, c'est quand même la façon dont, sur chacun des philosophes qui lui sont chers, à commencer par Cioran, Jaccard sait livrer ses impressions - bien que sommairement - et nous confier ce qu'il leur doit. Ou encore la manière dont leurs écrits et leur “compagnie” l'ont mis à « l'école du désabusement » (18). Ainsi cette déclaration certes un peu facile mais qui a tout pour nous plaire : « Peut-être n'apprend-on ce qu'on est qu'en sachant ce qu'on ne veut pas être. Le combat que j'aurai mené avec le plus de constance : préserver mon indépendance. N'être l'homme ni d'une femme, ni d'un parti, ni d'une religion. Ne rien devoir à personne. » (61)

Dans les courtes digressions parfois oiseuses dans lesquelles s'égare Jaccard, le coq-à-l'âne prévaut autant lorsqu'il s'agit de rapporter les propos et les gestes de ses écrivains préférés qu'à l'occasion de ses aventures sentimentalement grotesques avec des japonaises de 18-20 ans. Cioran et compagnie n'est pas toujours à court de futilités de ce point de vue, d'autant que le lecteur exigeant, s'attendant parfois à une réflexion philosophique qui viendrait surplomber les sections purement anecdotiques du livre, est trompé plus d'une fois dans ses attentes. Après quoi l'on se demande ce qui peut bien unir un esprit aussi profond que Cioran et Jaccard le vieux Suisse de Lausanne dont le style pèche souvent par son défaut de concision et d'analyse philosophique. Tout ceci relève en réalité d'un certain dandysme littéraire, à quoi se conjugue un certain orgueil de se savoir appartenir à la même famille d'esprit que Cioran, à la « Ciorangerie » (selon l'expression forgée par François George) (95). L'on pourrait dire volontiers de Jaccard ce que les contempteurs de Cioran disaient de celui-ci, à savoir que c'est, au mieux, un « démagogue souriant de la démolition », et au pire, un « bofiste » et un « à-quoi-boniste » (12). Mais alors que le pessimisme cioranien avait à ses heures des accents désespérés et authentiquement douloureux (bien que le vieux Roumain se soit rasséréné avec le temps), on a le sentiment à l'inverse que le « pessimisme joyeux » (114) de Jaccard tient plus de la frime et de l'ostentation et qu'il arbore son pessimisme bon chic bon genre en signe électif, comme une marque de distinction dont se gargarisent à peu de frais certains plumitifs oisifs. Cela dit, soyons un peu plus tendre, et reconnaissons tout de même à Jaccard une certaine lucidité qui est bel et bien portante comme l'illustrent nombre de ses propositions. Par exemple lorsqu'il fait référence aux termes de Cioran qui se qualifiait d' « escroc en tout genre » (109), on devine bien que c'est un terme qu'il endosserait à son compte. À cet égard, on imagine difficilement Jaccard, jadis féru de psychanalyse, tomber dans le piège de ses propres péchés d'orgueil : quand il "se la raconte", nous pouvons jurer qu'il en est conscient. Et si par ailleurs il lui arrive de se mettre à l'abri de sa lucidité qui est, comme disait René Char, « la blessure la plus rapprochée du soleil », s'il campe en quelque sorte sous le parasol de la légèreté, c'est sans doute pour prendre garde aux rayons vifs de l'introspection. S'il est superficiel - pour paraphraser Nietzsche - c'est peut-être par profondeur : ayant vraisemblablement tâté les aspérités du gouffre étant plus jeune, nous supposons que si le vieux monsieur qu'il est devenu évite de trop s'analyser, c'est probablement sous la dictée d'une sage prévention et pour conjurer le vertige du vide et de la mort que chacun porte en soi. D'où l' « inutilité de la lucidité » (63) que Jaccard a dû découvrir sur le tard et qui l'amène à oublier volontairement pour ainsi dire et à repousser tout ce qui le ronge : « À quoi sert de pleurnicher sur soi-même quand on a passé sa vie à fuir ce qui vous pesait et à feindre une aimable indifférence ? » (72)

La seule chose que l'on regrette en fin de compte dans ce livre est son manque de profondeur et le fait que l'auteur ne pousse pas assez loin l'analyse ironique de ses propres obsessions personnelles comme la mort, la vieillesse, ou le suicide. On aurait souhaité par exemple que des passages comme le suivant soient moins rares dans Cioran et compagnie : « N'ayant comme Cioran aucune raison de vivre, je n'en avais pas non plus de mourir. J'ai donc logiquement fini par me détacher de tout, y compris du désespoir. Je n'ai même pas eu à me venger de ne pas être devenu celui que j'aspirais à être. Et aucun rêve ne m'ayant paru digne d'un quelconque sacrifice, j'ai persévéré dans le brouillard avec le suicide comme protection et Cioran comme compagnon. » (94). C'est qu'il faut savoir être à la hauteur du nom de Cioran qu'on pose sur le titre d'un livre, voilà tout. Si Jaccard se veut l'émule de Cioran, c'est très bien, mais sa réflexion ne devrait alors pas toujours s'arrêter à mi-chemin - comme elle le fait trop souvent malheureusement - dans la description de ses tourments et se noyer dans des vétilles fades et sans portée. C'est dommage, car cet auteur nous est en dépit de tout sympathique. Des développements comme celui que nous venons de citer sont rarissimes dans ce livre, mais ils existent, et c'est à ce moment-là que l'auteur nous ravit. En revanche, lorsque Jaccard dit cultiver un cynisme pessimiste, il gagnerait à ne pas trop se parader avec ce qu'on pourrait appeler son snobisme nihiliste qu'il exploite, à notre avis, avec un peu trop d'apprêt et d'artifice : « J'optai donc pour le nihilisme thérapeutique, version viennoise et littéraire, dont la formulation la plus brillante se résumait ainsi : “ Opération réussie : patient décédé ” » (54). Certes, il est bien de pouvoir narguer de façon malicieuse le destin avec un humour un peu désinvolte. Ce qui par contre peut agacer dans Cioran et compagnie, c'est cette idée fixe du suicide qui parcourt le livre comme un leitmotiv : Jaccard se félicite implicitement d'être un amateur de grands suicidés. Ce n'est pas par hasard s'il s'attarde sur les cas d'Otto Weininger, de Paul Rée, de Stefan Zweig, et de quelques autres auxquels il tresse des couronnes et dont il se fait l'heureux hagiographe. On croirait par moments que Jaccard est un paparazzi post-mortem qui prend un malin plaisir à découper des bouts de journal en guettant les cas de suicidés avec avidité et fascination. On ne compte pas le nombre de suicidés qu'il auréole dans son livre et auxquels il décerne des lauriers métaphysiques. Mais il surenchérit tellement qu'on se demande finalement à quoi rime tout ce flirt avec la Camarde. Comme si le simple acte de s'annihiler conférait automatiquement le statut de héros déchu auquel, pensons-nous, Jaccard doit aspirer inconsciemment dans sa propre pulsion de mort. Mais cette infatuation qu'il a avec la Mort et avec ceux qui rôdent autour finit par lasser et finalement nous exaspère. A propos du suicide de Paul Rée par exemple, il applaudit le geste par le mot suivant : « Il est des gestes qui valent toutes les réfutations philosophiques » (89). On voit ainsi combien Jaccard est un frimeur de premier ordre qui aime se complaire dans les facilités de pensée que rend possible un certain pessimisme mondain. Comment nier ainsi qu'il y a un prestige immense que gagne l'orgueil à se croire, selon le mot de Nerval « le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé » ? Comme Cioran, Jaccard aime se croire « épave rongée d'infinités indicibles » (96) qui se reproche de journal en journal de n'avoir pu commettre le geste ultime. Mais tandis que Cioran rachetait ses “dérapages” philosophiques par des sommets de lucidité et des éclats brillants de style, Jaccard, lui, fantasme, sans plus, sur le suicide sans nous dire en quoi et pourquoi c'est un acte digne de toutes les oraisons. Quand l'auteur de De l'inconvénient d'être né explique pourquoi il ne cesse de faire l'apologie du suicide, on est prêt à le suivre et on entend ses raisons, mais lorsque Jaccard badine avec cette idée sans rien approfondir, on a envie de hausser les épaules. Le comble de tout cela arrive au moment où il se met à taper sur Nietzsche sous prétexte que celui-ci était « incroyablement bavard et confiant dans le prestige de l'écriture – inapte à comprendre que l'écriture est le moyen expressif vulgaire par excellence » (90). On peut aisément comprendre le pourquoi d'un tel sabordage de l'écriture par Jaccard : il suffit de l'inférer au vu de la maigre consistance littéraire de son livre plat. L'ironie auto-destructrice auquel il s'adonne s'est même trouvée à s'exprimer ailleurs de manière plus transparente, trahissant de la sorte son propre échec littéraire, notamment dans Journal d'un oisif (2002) : « Pour être franc, je pense que tout ce que j'ai écrit est promis à un rapide oubli, ce qui n'est pas pour me déplaire » (2002, 37). Il est commode après cela d'exprimer sa dette envers Cioran de la façon suivante dans Cioran et compagnie : « c’est aussi la leçon que j’ai retenue de Cioran : “ quelques aphorismes bâclés sont bien suffisants pour ces pauvres Français ” » (31). Qu'on ne s'y trompe pas par contre, car on sent bien que sous le ressentiment jaccardien contre l'écriture réside secrètement une indigence personnelle et une inertie littéraire qu'il espère surmonter en vain par une forme d'auto-suggestion qui l'aide sans doute à se supporter. D'où ce renversement curieux des choses : « peu de gens savent, dit-il, que ne pas écrire est aussi le fruit d'un long et pénible travail. Il y faut une force de caractère que n'a pas celui qui écrit. D'ailleurs, l'écriture est-elle autre chose qu'un petit malentendu sans importance ? » (49-50) Si ce qui se dit là est vrai, alors qu'on dissipe tout de suite le “malentendu” : en écrivant Cioran et compagnie, Jaccard a fait preuve d'une grande force de caractère et il a certainement beaucoup peiné à ne pas bien l'écrire...

Publié dans Choses lues

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