Quantcast

Dimanche 12 juin 7 12 /06 /Juin 04:22

 

Enfer.jpgDesenchantement

 

 

 

 

 

 

 

 

 « Qui aime encore la littérature au point de la faire passer avant la mort d'un enfant ? » (Richard Millet, L'enfer du roman, 227)

« Rappelons-nous que nous sommes en guerre, qu'il faut choisir son camp, et que le guerrier et le saint ont un même souci : l'éclat de la vérité - cela même qui sépare la vie de la mort.» (Richard Millet, Désenchantement de la littérature, 40)

« J’ai toujours été seul, errant dans la langue parmi les fantômes d’écrivains et de penseurs avec lesquels j’aurai en fin de compte passé plus de temps qu’avec les vivants, ne me fixant nulle part, de plus en plus français à mesure que ce mot se vide de signification, mon histoire n’étant sans doute plus que celle, hors toute événementialité, de mon inactualité ou, pour être moins optimiste, de ma disparition. » (Richard Millet, L’enfer du roman, 74)

« ...ayant voué ma vie à l'écriture, j'ai le surplomb vertigineux et dégrisant de l'outre-tombe, qui est une des conditions de ma liberté.» (Richard Millet, Désenchantement de la littérature, 23)

« Je me tairai donc, me retranchant dans cette solitude d’où je continuerai à vous regarder, à l’écoute de ce royaume des morts qu’est toute langue littéraire.» (Richard Millet, Désenchantement de la littérature, 65)




Il faut boucler la ceinture avant d’entrer dans cette zone de turbulence qu’est L’Enfer du roman. Bien que ce recueil de fragments et d’aphorismes, « au nombre de 555, comme les sonates de Scarlatti » (11), soit présenté sobrement par son auteur comme des « notes prises au fil de lectures, réflexions sur l’écriture, sur mon travail d’écrivain, fragments d’autoportrait » (12), j’y verrais plutôt un bréviaire de haine sainte à l’endroit de la conjuration des piètres cacographes qui polluent la littérature contemporaine, margouillis infect dans lequel barbotent des m’as-tu-vu boursouflés du bulbe, en mal de reconnaissance littéraire, vomissant les glaires de leur baragouin autiste sur les plateformes numériques comme si 2500 ans de littérature n'avaient pas existé ! Quel bien fou cela fait bordel d’entendre un Richard Millet se livrer à un exercice salutaire de bouchage de narines devant la marée pestilentielle de cyberbarbouilleurs de troisième zone qui nous submerge de toutes parts ! Comme il sait dire ses dégoûts littéraires, qu'il assène de manière quasi obsessionnelle, sans faire dans le détail : l'inventaire de toute cette modernité puante, de ses déceptions de lecture dépassant de loin celui de ses engouements ou de ses préférences (au sens de J.Gracq, que l’auteur tient en haute estime). Enfin un livre qui lance une croisade contre ce que Millet appelle les écrivains de la « postlittérature », terme par lequel il hypostasie - certes à outrance, comme s’il s’agissait d’une réalité homogène - la sous-culture nihiliste engendrée par ces derniers. Comme elles sont cathartiques, les humeurs « déprimistes » de cet éloquent ténor du déclin littéraire : elles sont si palpables qu'on croit entendre en arrière-fond des tambours rythmer ses psalmodies pessimistes sur « la disparition de la littérature », avec un tempo qui n'aurait pas déplu à Guy Debord : « la littérature se retire du monde civilisé, comme la nature s'est définitivement éloignée de nous » (15). Soyons clairs : par les temps qui courent, ce type de chant funèbre a tout pour faire recette, mais il n'a rien de nouveau ni d'original en soi. À cette différence près que le refrain est ici modulé selon une note largement américanophobe, dans un esprit élitiste refoulant à peine le mépris de « l’horizontalité démocratique », laquelle serait responsable, selon Millet, du dépérissement de la langue et de la déconstruction des « valeurs verticales ». Au nom d’un certain classicisme et de son rapport sacré à la littérature, il s’élève contre l’à-peu-près syntaxique, « l’aplatissement des niveaux de langage et la débâcle spirituelle qui s'ensuit » (41), la superficialité et le manque de profondeur. Parmi les griefs dont il accuse le roman d'aujourd’hui, il y a le fait que celui-ci soit devenu si « insipide, sans style, immédiatement traduisible en anglais », et qu'il s’écrive dans l’oubli des formes symboliques et du palimpseste romanesque qui ont contribué à façonner le genre. À l’en croire, l'écrivain postlittéraire serait un débraillé de la plume, un malpropre de la langue, heureux de « tâtonner dans une immédiateté narcissique » (53), revendiquant sans aucune gêne son droit à se vautrer dans une débauche nombriliste qu'illustre à merveille l'« absence de retenue » (213) de l'autofiction. Des dards bien acérés sont décochés à l’encontre de cette postlittérature à consommation rapide qu'il a raison de conchier à longueur de pages, au motif qu'elle serait un « mixte de roman policier, de gnose sociologique et de psychologisme de magazine féminin, rédigé dans un sous-état de langue par quoi l’idéologie du Bien se répand irrésistiblement » (105), une « forme du reportage universel » (156), ou le « reflet de la petite-bourgeoisie planétaire, démocratique, antiraciste, optimiste, tolérante » (197). De même, il a des haut-le-cœur face à l'émergence d'un roman en voie de métissage, dont les « outils de production », jadis réservés à une caste littéraire de haut rang, seraient désormais passés entre les mains roturières du premier venu, auxquelles « les espaces prostitutionnels de Facebook et de Twitter » (157) offrent de nos jours un site d’hébergement parfaitement adapté au déballage logorrhéique des protozoaires autopromotionnés qui y défilent. Là-dessus, le Millet met dans le mille, tant il est vrai qu’avec les plateformes d’Internet on réussit à couper la tête aux rois de l’édition classique et à croire légitime son propre dégobillage verbal. De fait, quiconque de nos jours se sent quelques velléités d’écriture peut à la fois se passer des circuits traditionnels de la publication et se prétendre « écrivain » à bon compte : « l'idée que chacun, encouragé à “s'exprimer”, peut être écrivain, c'est-à-dire romancier » (Désenchantement, 38) est une perspective sacrilège et peu ragoûtante qui voit la condition d'écrivain chuter dans sa banalisation la plus obscène, devenue la chose du monde la mieux partagée. On ne déplorera jamais assez, à mon sens, cette désacralisation du fait d’être et de se dire « écrivain », car non seulement l'acte de publier n’a plus rien de glorieux - le geste d’écrire s’étant galvaudé au possible - mais le titre même d’auteur, usurpé, déchu de sa grandeur séculaire, s’est démonétisé, et avec la devise littéraire devenue flottante, il semble qu’il n’y ait plus que des fausses monnaies clinquantes qui circulent sur le marché virtuel de la « cyber-édition ». Le drame, c’est que la surpopulation écœurante d'auteurs génère un effet renversé : là où on s’attendrait à ce que le nombre de lecteurs augmente lui aussi selon une courbe ascendante, c'est précisément l'inverse qui se produit, dans la mesure où l'acte de lire et le rapport au livre se sont considérablement dégradés. Pas besoin d'être « sociologue des pratiques de lecture » pour s'aviser de la difficulté qu'il y a à réfuter le constat terrible fait par Millet : « L'acte qui consiste à se tenir longtemps silencieux et immobile devant un livre ouvert est devenu si rare qu'il en devient anachronique, asocial, donc suspect » (67). Il suffit de regarder autour de soi et on comprendra qu'à l’inflation galopante des graphomanes se convulsant et tapinant sur les réseaux numériques - et dont l’hystérie de reconnaissance finit par rendre l’incognito désirable ! - correspond si bien la décroissance durable de la lecture qu’on y verrait presque une loi : « le nombre de romans s’accroîtra à proportion, alors que les lecteurs sont déjà une espèce menacée » (248). Après la « mort de l’Auteur » déclarée à grand fracas par Roland Barthes dans les années 70’, Millet prophétise en grande pompe celle du « lecteur », annonce à laquelle on est tenté de souscrire en ces temps d’athéisme littéraire..


Au vu des observations souvent crépusculaires de Millet, d’aucuns penseraient le traiter d’oiseau de malheur, de misanthrope ou de Cassandre. Pourtant, en sa qualité d’éditeur et de lecteur patenté chez Gallimard, on peut être sûr qu’il parle en connaissance de cause, lui qui doit en voir quotidiennement de toutes les couleurs. Comment ne pas acquiescer à ses diagnostics implacables qui crèvent les yeux, notamment sur le mimétisme et la médiocrité littéraire de notre temps ? Cela dit, on est parfois agacé par ce discours de post-ci, post-ça, conférant au fossoyeur qui monte au créneau une aura de gloire posthume : arriver premier et pouvoir clamer avant les autres que « la littérature fout le camp » honore forcément de prestige aux lueurs d'apocalypse le Voyant qui vous « l’avait bien dit » ! Sauf que ce n’est pas la première fois que l’on nous fait le coup de « la littérature qui touche à sa fin », puisque cela fait vraisemblablement deux cent ans que la littérature n’en finit pas de crever.. On se lasse également du ton de grand Seigneur des Lettres avec lequel Millet maudit la quasi-intégralité de la production livresque contemporaine, comme s’il pensait et écrivait sous la dictée de l’Ecclésiaste ! En gros, après nous avoir fait savoir que l’enfer, c’est les autres écrivains, il ne lui manque plus, en principe, qu’à faire sa propre auto-consécration, à défaut que l’onction sanctifiante lui vienne de la gent littéraire qu’il exècre profondément et dont il n'attend plus rien. Si l'enfer postlittéraire est pavé de mauvais romans, Millet, lui, peut s’estimer d’ores et déjà bienheureux de trôner au Paradis des Lettres entre Balzac, Proust, Kafka, Leiris, et quelques autres élus de l’empyrée littéraire parmi lesquels il rêve de figurer. On dirait par moments qu'il prononce ses sentences sur les œuvres actuelles comme si, du fond des limbes, il avait été adoubé par les Morts silencieux dont il ne cesse de se réclamer pour mener à bien son combat de Juste contre « l’enténèbrement » des Infidèles postlittéraires. Encore une fois, ce n’est pas que les jugements qu'il porte sur notre époque, pour condescendants qu’ils soient, noircissent le tableau outre mesure, ou que ses condamnations à l'enfer postlittéraire d'un certain roman ne fassent pas mouche. Seulement, voilà un écrivain très hautain, bouffi de vanité, pénétré du sentiment de sa supériorité littéraire, convaincu de sa stature de « grantécrivain » (selon l’expression de D.Noguez) et proclamant du haut de ses plateaux corréziens la fin de la littérature (hormis la sienne bien sûr..). Ce qui accentue cette impression d’arrogance de sa part, c’est l’usage incantatoire du « nous », tic nietzschéen par excellence – « Nous, écrivains de l'aube,..» (220), ou encore, dans Désenchantement de la littérature (62) : « ...nous autres, derniers témoins, ténus mais héroïques, du monde de l’écrit..» - comme si Millet, en fidèle représentant auto-nominé de la cause qui le dépassait, dernier Héros de la résistance à l’infâme littéraire, tenait quand même à marquer - au cas où on ne s'était pas rendu compte.. - son appartenance à une certaine aristocratie « scripturaire ». Un exemple parmi bien d’autres : « La fin des temps héroïques nous pose la question de l’authenticité, sinon de la valeur de notre expérience, à nous qui entendons la poursuivre, faire œuvre, accéder à la vérité » (143). Il s’en fallait de peu que Millet écrive : la langue commence avec moi et meurt avec moi... Pour preuve, voici un autre énoncé qui va dans ce sens, dégoulinant de prétention : « Le fait de ne pas être pantelant d'admiration devant aucun roman contemporain ne signifie pas que je sois revenu de tout [..] mais que je suis mûr pour écrire le seul roman qui vaille : celui qui se mesure au temps, et dans lequel j'accepte de m'abîmer » (234). Rien de moins. La modestie du bonhomme force cette fois notre admiration, d'autant qu'il lui arrive de rehausser son propos d’oracles blanchotistes qu'on ne saisit vraiment que si on les prend pour argent comptant. Bref, lire Richard Millet, c’est l'imaginer tantôt perché sur son promontoire nietzschéen, s’instituant en Juge suprême des « sociolectes littéraires » (264) d’aujourd’hui, tantôt bien calé sur son cheval de haut lignage, sabrant avec morgue les nains de l'époque dont les romans bâtards le rebuteraient, lui le Pur de noble extraction.. On soupçonne que le fait qu’il fasse partie du comité de lecture chez Gallimard doive jouer, comme par déformation professionnelle, dans le rôle de juge qu’il aime à s'arroger. Que de fois ne lâche-t-il pas des verdicts sans appel sur le monde pécheur des lettrés américains et de leurs émules parisiens, comme si les « jugements derniers » de ce dernier écrivain possédaient, de droit divin, force de loi ! Et pourtant, n’a t-il pas raison de convoquer à la barre du tribunal l’engeance de toutes ces petites pointures du milieu littéraire, coupables de leur « refus d’hériter », de faire péricliter « le sentiment de la langue », de vandaliser les grands référents de naguère et de saccager ce qui reste de l’échelle verticale des valeurs et de l’esprit critique ? Parmi les autres chefs d'inculpation, Millet instruit le procès de la nouvelle génération pour cause d’amnésie chronique vis-à-vis de l’histoire littéraire de la France, se prenant sans doute - un peu comme le fait régulièrement Saint Sollers - pour le vigile du temple sacré de la littérature. En somme, s’il navigue au cœur de l’enfer postlittéraire, c’est pour y fustiger les faux sulfureux qui croient à la transgression de leur œuvre, alors qu’ils ne font que se prélasser confortablement dans le Léthé de la doxa ambiante ; s'il en arpente les paysages mornes et crevassés, c'est pour pointer de son doigt michelangelesque le mauvais goût qui s’y répand, vouant aux gémonies les noces bien-pensantes de l’Empire du Bien et du Nouvel Ordre moral, sous la houlette du nauséabond « politiquement correct ». Martelant ses leitmotiv de manière infatigable, tel un missionnaire inébranlable dans sa foi dans la littérature, Millet aspire à purger celle-ci des démons qui la dévoient de sa « fonction cognitive », c’est-à-dire de sa noble vocation d’exploratrice de soi et du monde. Autant dire qu’il n’y va pas avec le dos de la cuillère dans ses attaques contre l’eugénisme littéraire, écrasant comme des mégots, parfois en une simple incise de phrase, certains clones à la réputation surfaite tels que S.Rushdie ou J.Ellroy. Pas plus qu’il n’hésite à dire l’« ennui profond, vertigineux » qu’il éprouve à la lecture de certains romans dits « internationaux », conçus aux antipodes de la lenteur balzacienne qui lui est chère, à tel point que ce type de torchons ne semblent bâclés que pour figurer au cinéma - comme on parle de philosophes qui écrivent pour passer à la télé - et que Millet épingle comme « du rôti dont on n’a pas ôté les ficelles » (162). Au final, seuls quelques noms d’auteurs encore vivants sont en odeur de sainteté dans L’enfer du roman, et très peu sortent indemnes du travail d’inquisition bourré de mauvaise bile et d’« eau maudite » auquel s’est attelé Millet. Par endroits, il va même jusqu’à s’ériger en gendarme de style, se permettant - comme s’il était, lui, le parangon de l'excellence littéraire.. - de coller des amendes aux écrivains qui commettraient, selon lui, des infractions au bien-écrire - de la langue de Duras par exemple, il la dit « étrangement embarrassée d’elle-même, sinon syntaxiquement impossible : inharmonieuse, pleine d’accidents, de constructions à la limite de l’incorrection, voire fautives » (232). Mais inversement, il ne se prive pas de distribuer des mentions d’honneur aux rares écrivains qui trouvent grâce à ses yeux, la plupart tous morts - les seuls auxquels il daigne se mesurer.. - les seuls dignes par conséquent de ses éloges et de l'encens de bonne foi dont il les couvre. N'empêche que l'acharnement et la rancœur avec lesquels il accable certaines figures contemporaines finissent par dégager une odeur de règlement de compte, en quoi on devine le ressentiment de l’auteur-ignoré/pas-assez-lu : le caractère franchement unilatéral des récriminations de Millet et la cécité volontaire dont il peut faire preuve à l'occasion pourraient en partie s’expliquer par là.. Mais bon, sans doute qu’administrer des coups au bas ventre de « l'ennemi » - et Dieu seul sait que des ennemis, Millet en compte par dizaines et qu'il n'en ménage aucun - est de mise lorsqu’on a fait sienne la règle du jeu propre à l'écriture pamphlétaire, où tous les coups sont permis pour terrasser l’adversaire ; où il convient, en vertu d’un certain parti pris, de ne pas trop s’empêtrer dans les nuances, quitte à ce que la mauvaise foi pleinement assumée soit de la partie. À moins que l’on considère, sous prétexte de « rectitude intellectuelle », que pondérer chaque enjambée de phrases par des bémols fadement circonspects soit plus sage et fair-play.. À l’évidence, Millet n’a que faire de ces scrupules, en quoi il ne déroge guère au genre canonique. Du reste, on ne voit pas au nom de quoi il s’interdirait de mobiliser tout son arsenal pour appeler à la guerre sainte contre tout ce qui est susceptible de mettre en péril l’unique valeur cardinale à laquelle il sacrifierait jusqu’à la vie d'un enfant : le silence sacré de la Littérature...

 

 

 

Par Christian Adam - Publié dans : Choses lues
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 6 décembre 1 06 /12 /Déc 18:12

 

 

 

47661_10150346836150414_730335413_16188154_2761073_n.jpg

 

 

 

 

 

« N'est révolutionnaire que celui qui met en cause le fait même d'exister. Tous les autres, l'anarchiste en tête, pactisent avec l'ordre établi.» (Cioran)

 

« Vivez votre vie en temps réel – vivez et souffrez directement sur l’écran. Pensez en temps réel – votre pensée est immédiatement codée par l’ordinateur. Faites votre révolution en temps réel – non pas dans la rue, mais dans le studio d’enregistrement.» (Baudrillard)

 

 

 

Encore une fois, on s'excite peinard sur des dates fatidiques - « bientôt sur tous les écrans » - dont “tout le monde parlera” pour se faire croire que « l'Histoire est en marche », pour se shooter à l'adrénaline en pensant à l’imminence d’un Putsch concocté par un footballeur qui, lui, fait bel et bien sa Révolution contre les Banques dans son studio d’enregistrement. À terme, rien ne se passera (bien entendu), et la farce du Rien verra les rideaux retomber sans faire de bruit, mais l’effet de “hype” aura si bien galvanisé les esprits, leur faisant vivre par “procuration” ce qu'ils ne connaîtront jamais en réalité, que rien que pour ça, le “jeu” du « Moi, je nique la Banque ! » (disponible prochainement en “jeu vidéo” dans les magasins Apple, faut croire..) aura au moins valu la chandelle, même si personne n'y croit vraiment par ailleurs..  

 

Cyberprolétaires 7-décembristes de tous les écrans, il faudra hélas bientôt réfréner vos ardeurs insurrectionnelles, étouffer vos « frissons de Liberté » dans l’oeuf, et repasser une autre fois, car le vent du « Peuple-qui-en-a-marre » ne soufflera pas ce jour-là (rendez-vous sur facebook le 8 décembre (évidemment) pour les commentaires : il y aura au moins ça..).. En plus, avec le froid qui sévit en Europe en ce moment...! Oula ! S’il faut que vienne s’ajouter à ça “l’inconfort” de la glaciation économique pour nous figer les sangs.. ! Ah non, c'est pas beau ! C'est sale ! On veut une Révolution propre, hygiénique, sans gouttes de sang, et si possible visionnable après coup sur DVD ! Et puis, pour un pique-nique comme pour la Révolution, il faut faire ses “prévisions météo” à l’avance avant de prendre d’assaut les vilains Maîtres du Monde, non ? Allons, tout ceci semble démoralisant à entendre, j’en conviens, mais ce n’est pas une raison de baisser les armes stevejobsiennes de communication massive pour autant ! Ce ne sera que partie remise, c’est tout ! On s’en remettra, et puis dites-vous au moins que vous vous sentirez un peu “exister” « le 7déceeeemmmmbre 2010 », le temps de “vivre le non-événement” en direct, d’en “partager” les émois fictifs avec VOS “amis facebook”, tout en soufflant de soulagement pour VOS chères “économies” le soir même, lorsque la présentatrice blonde du JT rassurera la Nation rivée fébrilement à ses écrans, que « tout s’est bien passé, les retraits furent anodins : le Système a “encaissé” le coup des improbables “retraits massifs”. Dans les parages des banques, quelques badauds en cagoules circulaient, d’autres brandissaient des caméras numériques, braquées sur les établissements bancaires. À part ça, rien de majeur... Ouuf (sourire).. Et maintenant dans les sports... »..  

 

Mais surtout, frères cyber-révolutionnaires, dites-vous qu’il y aura toujours l’option “J’aime” pour les milliers de déçus qui vous suivront le lendemain dans votre Cause avortée, la Cause du « Je n'aime PAS que les Banques nous baisent comme ça ! » : ben oui vous aurez créé un groupe : « La Révolution a foiré mais j’y ai cru ! », que vous pourrez “gérer” sur votre dernier I-Phone 2011. Attends, c’est pas rien !! Ce n’est pas parce que le 7 décembre, la « révolte des masses » virtuelle n’aura été qu’un film sensationnel dont Cantona nous a livré la palpitante bande-annonce ( « Cantona : ancien footballeur, devenu sur le tard réalisateur de films simulant les “révolutions” », lira t-on un jour sur Wikipedia ), vêtu d’un chandail couleur rouge-guevaraïsant qu’il faudra pour autant renoncer à vos généreuses vélléités révolutionnaires ! L’échec de la Sédition à l’échelle nationale est quand même pavé de “bons commentaires” sur facebook, c'est pas des clopinettes ! Français, encore un effort si vous voulez que votre soulèvement populaire et votre esprit d’insubordination soit à la hauteur de votre courage et votre subversion facebookiste !  

 

D’accord « la mort au Système n'aura pas lieu » – dirait aujourd’hui feu Jean Baudrillard – et il ne planera pas même l’ombre d’une menace, puisque les médias relaient la chose.. « Le 7 décembre, Journée de la Révolution ! » (groupe facebook)... Ouuuuuhhh les Banques trrrremblent !!! L’Insurrection gronde, ou plutôt elle vibrera sur tous les téléphones numériques, dont la sonnerie scandera, pour l'occasion, “Revolution” des Beatles ? Comme si les événements décisifs qui font tourner les turbines de l’Histoire se programmaient à l’avance sur facebook, sur un OUI, sur un NON, sur un PEUT-ÊTRE, ou par portable : « Mec, j'sais pas si je fais la Rév' le 7, j'bosse ce jour là ! D'accord ok !..QUOI ??.. Ok j' te text’, pas 2 souci ! »   

 

Comme si le “renversement de régime” se fomentait en multipliant les gesticulations simiesques d’appareils numériques sur le terrain, devant Paribas et BNP ! Tout au plus, on assistera ce jour-là à des parodies grotesques de pseudo-contestation, à moins que ça ne dégénère, pour le bien de tous, en un joyeux et festif Apero Géant - comme les aurait aimés Philippe Muray.. - mené à leur tête par des cabotins bourrés morts, arborant des T-shirts laminés de la tête de Cantona, au chandail rouge sulfureux : idéal pour des petites lopettes qui, momentanément en proie à de la confusion mentale, se croient virils tout d’un coup, croyant enfourcher leurs chevaux pour la prise de la Bastille – les Banques - en clamant « Enfin, Victoire au Peuple le 7 décembre ! » (cri répercuté par 37346 “J’aime” sur facebook pour plébisciter LE “mouvement social” numérique de l’Histoire...) 

 

Ah pour ça oui ! Les mutins de Panurge chers à Muray aiment bien s’échauffer les esprits, flirter avec le “thrill” de la Rrrrrrrévolution, se mettre en scène pour la comédie spectaculaire de la Fronde contre les Méchants de la Planète – bien calés dans leur pantoufles : de vrais animaux malades de sécurité et de consensus, tapis derrière leurs “réseaux sociaux” . Avec les films-catastrophe, les spectateurs jouent à se faire peur ; avec Cantona et le 7 décembre, ils se la joueront « Moi je fais la Révolution, je suis subversif, et j'affirme ma “volonté de citoyen” contre l'ordre établi ! », ils feront les Braves et les Durs en oubliant qu'ils ne sont que des branleurs qui puent l’indigence existentielle, et qui, pour chasser temporairement leur léthargie et leur confort conformiste, éjaculent - sans même avoir à se branler - à l’idée de pouvoir voyeuriser des spasmes révolutionnaires captés en live. Ils continueront à faire semblant que c'est « l'Insurrection qui vient », que c’est EUX, la génération-fantoche de facebook et de I-Pad qui va « reprendre le flambeau de la Liberté », etc., alors qu'ils ne sont que des ectoplasmes avachis à journée longue derrière leurs smartphones, myopes à la fois dans leur connaissance de l’Histoire et de ses convulsions réelles – Et puis quoi ? Croit-on vraiment que c'est avec facebook que se “programme” la Révolution ? Le jour où celle-ci adviendra, ce sera un « débordement » que personne ne verra venir, à supposer que cela advienne jamais... 

 

Reste qu’on se contentera pour le moment de quelques sursauts de fièvre et de buzz le 7 décembre, avant que tout retombe le lendemain dans l’apathie généralisée.. Non sans avoir oublié de “partager” nos impressions et nos “commentaires” sur facebook, où désormais le simulacre de l’Histoire et de la Révolution “se joue” en temps réel.. C’est déjà ça..

 

 

 

 

Par Christian Adam - Publié dans : Choses pensées
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mercredi 7 juillet 3 07 /07 /Juil 19:03

 

 

dyens.jpg

 

 

 

 

« Notre culture contemporaine semble réaliser une brillante synthèse entre l'intégration la plus poussée, celle des fonctions, celle des espaces, celle des hommes, et l'éjection la plus radicale, le rejet quasi-biologique - le système nous expulsant à mesure qu'il nous intègre, dans d'innombrables prothèses techniques, jusqu'à la toute dernière et la plus admirable : celle de la pensée dans l'Intelligence Artificielle [..] Tout sera à la fois accompli, réalisé, et éjecté dans le vide. Nous entrerons, délivrés de nous-mêmes, dans l'univers spectral et sans problèmes. Ça, c'est la Grande Virtualité.» (Jean Baudrillard, Le Crime parfait)

« L'assurance des défenseurs inconditionnels du virtuel provient de leur soumission face au miroitement des images et aux possibilités insondables dispensées par les différents réseaux. Ils s'assurent par là une publicité de convenance et une intervention éphémère sur les médias qui les satisfont au plus haut point. Le discours intellectualiste conformiste s'acoquine avec les médias les plus ordinaires, et c'est très bien ainsi.» (Alain Gauthier, Le Virtuel au quotidien)

« Prôner la suppression de l'humanité comme réalisation de la liberté humaine - ce que font les prophètes hallucinés du cyborg, cet hybride homme-machine, ou encore ceux qui prétendent remodeler l'humanité en bidouillant son génome - c'est toujours, en fin de compte, vouloir réaliser le même rêve : remplacer l'individu humain tel que nous le connaissons, gênant et maladroit, avec son intolérable lot d'imperfections, par quelque chose de nouveau et de meilleur, ce qui serait en effet la confirmation, tant attendue, de l'idéologie du progrès. Mais toutes ces fuites en avant ne prouvent qu'une seule chose : le désarroi, voire le délabrement intellectuel de leurs partisans.» (Jean-Marc Mandosio, Après l'effondrement)


...........................


« Êtres sans souvenirs se métamorphosant sans cesse, se fondant dans l'infiniment petit et à l'infiniment grand, à la fois insectes et animaux, individus et collectivités, machines et humains, sans sexe et tout sexe à la fois, se reproduisant avec et par des technologies, donnant naissance à une progéniture impossible, nous sommes inhumains.» (Ollivier Dyens, La Condition inhumaine)



Profondément rebutant par son indigence critique, son style fade et académique qui s'empêtre dans de barbantes digressions, ce livre écrit par un “humanoïde” est caractéristique du laxisme agaçant de certaines “contributions” intellectuelles qui s'évertuent à flatter consensuellement l'époque dans le sens du poil, voire de la touffe étouffante de “pensée unique” qui nous cerne de toutes parts. Du haut de sa chaire universitaire, le Professeur Dyens voudrait nous faire gober la pilule anthropologique suivant laquelle, en gros, les technologies contemporaines « nous obligent à repenser », nous « forcent » à réviser la perception que nous avons de notre vieille humanité périmée, et à revoir les “universaux” qui fondaient jusque-là notre rapport métaphysiquement archaïque au monde et à la réalité. Les découvertes technologiques sont en train de gommer progressivement la définition de l'être humain, de nous introduire à une condition inhumaine ; les innovations techniques ne cessent de muter à une vitesse affolante, de proliférer en suivant une courbe exponentielle vers l'infiniment petit, selon des lois de reproduction indifférentes à notre adaptation ; elles expulsent chaque jour l'humain à la périphérie et le privent de ses balises naturelles qu'elles rendent obsolètes.. Et voilà que cet avocat du posthumanisme a la nonchalance - il faudrait plutôt dire la veulerie - de nous annoncer avec un calme déconcertant qu'il est « maintenant nécessaire d'accepter l'insensé » (!) désormais logé au cœur de notre “écosystème machinique”, et dont notre désuète et décrépite humanité devra s'accommoder si elle veut prendre part à l'installation du grand logiciel de l'Avenir. À l'heure où le pacte entre l'humain et la machine s'accomplit par gradations infinitésimales qui nous exilent toujours un peu plus (et de manière subtile..) de notre humanité biologique, conjoncture démente qui nous fera basculer prochainement dans un horizon de non-sens d'une laideur indéfinissable, il se trouve des esprits conquis à la mœlle par l'idéologie transhumaniste comme ce “chercheur”, sur qui l'ablation numérique a visiblement réussi à faire de lui un “hardi” représentant de ce mouvement inhumain : n'ayant pas “froid aux yeux”, il ose considérer la nouvelle condition qui vient - bientôt téléchargeable, faut croire.. - sans effroi, et surtout, sans les “états d'âme” inutilisables dont l'avenir n'a que faire.. Intellectuel déjà androïdisé, c'est avec un « questionnement » à peine sceptique que le professeur Dyens interroge - sans l'ombre d'un malaise.. - les exploits technologiques réalisés par les codes-barres, les bases de données, les simulacres de jeux-vidéos, les puces électroniques, les xénogreffes, les algorithmes, etc. On a l'impression, à le lire, que l'infection technophile l'a définitivement contaminé, lui et la majorité des convertis auxquels il n'a pas besoin de prêcher d'ailleurs, puisque les “émois numériques” font désormais l'unanimité. Heureusement, un reste de lucidité flottant dans son système le rappelle à l'humanité bientôt défunte en lui pour lui suggérer qu'il est peut-être victime de cette inhumaine mutation qu'il appelle de ses vœux, en l'accueillant à bras ouverts : « Le numérique est l'épidémie de la civilisation. Une épidémie qui touche tout, implique tout, transforme tout [..] Nous n'en sommes que les victimes, acteurs inconscients d'une pièce qui se joue sans nous » (164). Mais qu'à cela ne tienne.. Car la computation androïde a tôt fait de refaire surface en lui : alors, au lieu de s'ériger en garde-fou pour dénoncer l'accélération pathétique du “Progrès” qui s'emballe à toute allure, à toute heure, sans répit, sans nous consulter, et surtout « sans faire attention que nous sommes là-dessous » (comme dirait l'immense Baudouin de Bodinat), cet essayiste croit faire bonne     œuvre en préparant les mentalités à ce qui les attend, alors que son livre, profondément niais, effarant de sectarisme, dégouline de complaisance envers « la culture inhumaine » à laquelle il voudrait nous initier. Le pire, c'est que par moments, dégrisée de l'euphorie qui l'a temporairement saisie, la “machine en lui” rencontre encore quelques faibles clignotements d'auto-critique : « Nombreux seront ceux qui m'accuseront de réductionnisme, d'enthousiasme technologique, de négation de l'humanité, d'aveuglement » (156). Il ne croit pas si bien dire.. Pourtant, ce n'est pas ce qui le retiendra, à la phrase suivante, de rappliquer avec de la bonne vieille “pensée positive” : « l'aveuglement est de se pencher uniquement sur les aspects négatifs de notre nouvelle réalité » (156), avant d'embrayer aussitôt sur des considérations pseudo édifiantes, et, au chapitre suivant, de se prosterner servilement devant les “trouvailles” de la sociobiologie, de la “mémétique”, et de la nanotechnologie. Cela l'amène par exemple à égrener des billevesées telles que le passage suivant : « L'humain de la condition inhumaine est beaucoup plus proche de la fourmi qui vit, respire, existe et comprend son univers par l'entremise de sa collectivité qu'il ne l'est d'un individu autonome, conscient et singulier » (149). On entend là des échos à l'esprit du temps, qui voit dans l'émergence de “l'intelligence collective” une chance pour l'homme de participer la main dans la main à l'édification du “Village planétaire”. On est plutôt tenté d'y voir un avachissement dans la grande soupe indigeste du postmodernisme, un engloutissement dans les rets du social networking auquel nous invitent les “nouvelles technologies”, terreau de l'insignifiance et cimetière du langage. N'empêche que c'est justement le trop-plein issu de toutes ces aberrations virtuelles qui semble jeter notre dévot dans le ravissement intégral face aux “nouvelles technologies de communication”, à tel point qu'on le sent au bord de la transe devant l'épiphanie constante des nouvelles interfaces “plastiques” qui viennent sceller l'union mystique entre homme et machine : « Il y a dans cette plastification récurrente du corps contemporain, le désir d'explorer l'état véritable de l'être » (94). Histoire de poursuivre son “exploration” de « l'état véritable de l'être », notre brave Chevalier du Virtuel va jusqu'à enfourcher une monture métaphysique pour mettre au goût du jour une nouvelle “preuve ontologique”, façon de rassurer les mutants réseautés de ce début de 21ième siècle qu'ils ont tout pour s'épanouir : en somme, qu'ils doivent toute leur félicité et leur ardent “sentiment d'exister” à leurs enlacements transcendantaux entre les mailles du Virtuel : « Dans les réseaux de télécommunications se cachent la preuve, la conviction de notre existence » (128). Mais l'hymne aux réseaux et aux machines ne peut pas s'achever sans que notre apôtre du numérique n'ait clamé haut et fort sa “foi” dans l'homme, sans qu'il n'ait professé un optimisme aveugle à tous crins - estomaquant de naïveté, qui prête à sourire.. - qui éclate dans le propos suivant, abasourdissant d'angélisme puéril : « La transformation profonde de notre monde en ce début de XXIe siècle n'est pas due à la cupidité des humains, à leur apathie, à leur égoïsme, à leur désir de possession » (159). On croit rêver..

On l'aura compris, ce livre est un tissu de sophismes et de confusion intellectuelle qui confine à l'insanité, un ramassis de contre-vérités puisées dans le chaudron d'un naturalisme à courte vue. Dyens fait partie de ces “technopenseurs” littéralement malléables et “plastiques” qui, pour conjurer l'inquiétante étrangeté et “l'effroi” de notre réalité technologique, se croient tenus de “reformuler”, de “redéfinir” à nouveaux frais, d'en appeler à des « renaissances, des renouveaux, des réévaluations » (157). Il s'inscrit dans la lignée de ces chercheurs inféodés au scientisme, qui s'inclinent pieusement devant les “révélations positives de l'objectivité scientifique”, heureux en cela d'appartenir à la termitière de ces « éminents experts chargés de préparer avec sollicitude l'espèce humaine à son inéluctable disparition », comme le dit Virilio. On a réellement un haut-le-cœur face à une telle perspective fonctionnaliste et instrumentaliste de l'humain, en phase avec le délire technoscientiste de notre époque, qui s'abreuve de mises au point scientifiques - comme si nous étions esclaves de ces « strates infinies du réel » mises au jour par la Science ! - pour ravaler la plupart des comportements humains au rang de purs mécanismes, et déboulonner le socle anthropologique sur lequel reposent de temps immémorial les intuitions du sens commun et les universaux humains. Comme si l'humiliation que nous infligeaient les découvertes scientifiques - la nanotechnologie, entre autres sciences.. - devait forcément rendre caduque l'horizon phénoménologique qui oriente nos cinq sens, en le “remettant à sa place” ! L'opérationnalisme cybernétique auquel Dyens donne son aval est non seulement atteint de myopie sociologique - pas un foutu mot sur les effets sociaux délétères qu'engendrera cette condition inhumaine dont il fait innocemment l'apologie - mais il est également infecté par des présupposés simplistes et naïfs qui le poussent à des énormités du genre : l'art et la poésie sont des artefacts humains dont la fabrication peut se réduire en grande partie à des algorithmes reproductibles par des machines. Pour se faire une idée du degré d'égarement mental auquel peuvent conduire les analyses de taupe du Professeur Dyens, le passage suivant donne toute la mesure de la cécité qui est ici à l'œuvre : « Que veut dire être humain quand un simple programme informatique remet en question ce qui nous semblait impossible, soit la reproduction mécanique et mathématique du geste artistique ? Quand la beauté d'une peinture n'est autre qu'une forme mathématique ? Quand une machine fait la preuve que le geste artistique n'est peut-être qu'une organisation saisissante et prévisible de la matière ? Que veut dire être humain quand la machine tisse ses propres œuvres artistiques ? » (81)

Il serait facile de multiplier les exemples de “remises en question” dont s'enorgueillit ce Professeur qui ne cesse de pontifier sous la houlette de la Science, qui prétend être “démystifiant” alors qu'en sa qualité de larbin docile de l'Université qui l'appointe, il lui incombe de ne faire montre d'aucune réactivité critique pour contrer les caprices d'un capitalisme technoscientifique qui nous pousse là où il veut. Ses réflexions acquises à l'ignoble cause de la technoscience sont toujours diluées dans l'indifférenciation, dans l'assentiment à ce qui se fait ici et maintenant, et dans un confusionnisme stérile de mauvais aloi. Si une faible lueur de clairvoyance lui permet de détecter l'aliénation dans laquelle nous sombrons : « Nous glissons aujourd'hui dans la condition inhumaine et perdons progressivement les liens qui nous ancraient à notre humanité [..] Nous pénétrons ce nouvel univers sans souvenir de notre condition antérieure et sans possibilité d'y faire référence » (209-210) : c'est tout juste s'il s'en émeut, tout à son « enthousiasme technologique ». On chercherait en vain dans le bouquin des pages qui sonneraient l'alarme ne serait-ce qu'un tout petit peu ; on trouverait en vain des mises en garde quelque peu critiques pour tâcher de remonter la pente inhumaine que nous font dévaler régulièrement les ingénieurs de « ce nouvel univers ». On dirait que rien ne parvient à heurter l'œcuménisme technique fait de « chair et de métal » (titre d'un de ses livres..) du Professeur Dyens : son impassibilité d'androïde est même si troublante qu'on se demande si ce n'est pas par peur de passer pour un “réac” qu'il se prive de déclencher une sirène d'alarme par-ci, dresser une digue face au déferlement des vagues technologiques par-là.. Sous la dictée d'on ne sait quel démon “métallique”, il en arrive même à souhaiter, sans sourciller, « la venue d'un nouvel espéranto qui permettra à la civilisation humaine de s'épanouir réellement. Mais l'espéranto est déjà parmi nous, parfaitement enchevêtré à la civilisation et à presque toutes les activités humaines. Et cet espéranto, c'est le langage informatique » (56). On aura tout lu.. Mais enfin, à quoi faut-il s'attendre d'un type qui conclut son bouquin par une phrase d'une niaiserie désarmante - « Nous sommes la machine qui palpite » (227) - désarmante comme le reste de son livre, dont le ton outrecuidant, insupportable, et la phraséologie inepte singent - mais avec ô combien moins de talent.. - les envolées teilhardiennes d'un Pierre Lévy, ce messie autoproclamé de la cyberculture (auteur de World Philosophie).

Que la technologie ait rendu des services considérables à l'homme, nul ne saurait être assez benêt pour le contester. Et il ne s'agit évidemment pas de brandir l'étendard de l'humanisme, de s'effaroucher devant l'avancée des techniques, ou de succomber à une espèce de frilosité technophobe. Mais de là à se coucher à plas-ventre et à cautionner l'évolution actuelle vers de plus en plus de “mixité” alors que, dans certains cas, il faudrait crier au viol de la chair humaine ; de là à se pâmer d'extase en acclamant le brouillage incestueux des frontières, “poreuses” et “perméables”, entre humains et machines, sous prétexte que nous devions “mettre à jour” notre place dans la technosphère qui vient - comme s'il s'agissait d'un programme informatique ! - , et que « nous devions accepter que la définition de l'homme soit appelée à changer » (64), cela semble relever du défaitisme, du matraquage de crânes universitaires, et du conditionnement pour cerveaux interdisciplinaires. Pire : cela signe l'abdication molle, la capitulation amorphe, la résignation flasque face à ce qui nous arrive. Ce n'est pas ce qui gênera pour autant la vocation de facilitateur idéologique que s'est donné le Professeur Dyens : intrépide, il ose, lui, contempler le processus d'involution vers l'inhumain sans effroi : « Il serait maintenant nécessaire d'accepter l'insensé, cet insensé qui, de plus en plus, nous étonne, nous surprend, nous émerveille et nous effraie, et de comprendre que le sens de notre vie, de notre espèce, de notre condition n'est possible que par la pénétration en lui de l'insensé » (223)... « Lucide, mais sans s'effrayer », il accepte, lui, de plier l'échine pour se faire le lubrificateur de service dont les technologies invasives ont tant besoin pour coloniser le territoire ultime offert en pâture à la voracité du capitalisme autophage : le corps humain. Ce qui sème “l'effroi”, pour le coup, c'est de constater qu'au nom d'un relativisme artificialiste qui rend “négociables” les limites entre le naturel et l'artificiel, il existe des chercheurs comme Dyens dont la pensée à visage robotique s'est dépêchée de se mettre sur orbite, puisque - branchitude oblige - il faut accepter de “surfer” sur la vague numérique qui, du reste, finira par emporter tout et tous, tôt ou tard, jusqu'aux derniers résidus humains.. Ce qui donne froid dans le dos, c'est de voir avec quel zèle d'invertébrés certains “intellectuels” technoïdes comme Dyens - de peur de montrer leur effroi, ou pour dissimuler leur « honte prométhéenne » (dirait G. Anders) - veulent être parmi les premiers à accepter d'“accompagner” les tendances actuelles vers davantage d'abomination virtuelle, davantage d'inhumanité technique, au lieu de dénoncer vivement ces dérapages..

Bah, à quoi bon s'opposer aux processus en cours, objectera-t-on - « mais de quoi se mêle t-on ! » - puisque depuis toujours ce qui peut être fait, sera réalisé, et ce, qu'on le veuille ou non.. En tout cas, de quelque matière - « chair ou métal ».. - dont sera fait le futur qui n'a pas besoin de nous, on est au moins persuadé d'une chose, c'est que la “vitesse de libération” (Virilio) impulsée par la technologie réussira si bien à nous arracher à nos repères humains - « jusqu'au dernier souvenir.. », dit Bodinat - que, comme le dit encore ce dernier dans La vie sur terre, « à partir d'un certain degré d'inhumanité, dont nous sommes assez proches, rien ne pourra plus arriver qui concerne l'homme. Le non-homme qui pourrait, peut-être, résister à ces excès d'inhumain n'intéresse pas l'homme que nous sommes encore. »


Par Christian Adam - Publié dans : Choses lues
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 13 novembre 5 13 /11 /Nov 16:36

 

 

 

bodinat 

 

 

 

 

 

« Nous croyons être au monde, mais nous n'y sommes pas.» (Baudouin de Bodinat)

« Nous étions faits pour végéter, pour nous épanouir dans l'inertie, et non pour nous perdre par la vitesse, et par l'hygiène, responsable de ces êtres désincarnés et aseptiques de cette fourmilière de fantômes où tout frétille et où rien ne vit. Une certaine dose de saleté étant indispensable à l'organisme, la perspective d'une propreté à l'échelle du globe inspire une appréhension légitime.» (Cioran)

« Ceux qui annoncent, pour s'en réjouir ou pour s'en effrayer, un effondrement à venir de la civilisation se trompent : il a commencé depuis longtemps, et il n'est pas excessif de dire que nous nous trouvons aujourd'hui après l'effondrement.» (Jean-Marc Mandosio)

« Mais si les jeux sont faits, si nous sommes passés au-delà de la fin, dans cette mobilité cadavérique qui fait notre puissance, si donc la farce est définitivement victorieuse, à quoi sert en toute logique de mettre tant d'énergie à la dénoncer ? À quoi sert alors de s'inscrire avec violence contre cet état de choses dans la désillusion la plus totale ? » (Jean Baudrillard)



Sur ceux qui ne se seraient aperçus de rien, sur ceux qui n'auraient pas encore compris ce qui est en train de nous arriver, il faut larguer cette bombe philosophique qu'est La Vie sur Terre de Baudouin de Bodinat, véritable déflagration atomique contre la vie moderne, un chef-d'œuvre absolu, un livre total comme très peu d'écrivains contemporains en ont encore l'ambition. Le fait que ce livre éblouissant, d'une puissance, d'une intelligence, et d'une hyperesthésie maximales, ait pu ainsi passer inaperçu est la preuve ultime que nous vivons depuis longtemps après l'effondrement. On ne peut lire ce prodigieux accélérateur de particules mentales, ce réquisitoire incendiaire au ton apocalyptique, écrit sous haute tension, effrayant de lucidité crépusculaire, sans être saisi à la fois d'un malaise et d'un état de transe continu que déclenche chez le lecteur l'ambiance de fin du monde qui plane sur ses lignes ténébreuses, tendues par une prose hallucinante de précision, d'une confection extrêmement rigoureuse et serrée. Propulsé par un élan expressionniste de la pensée, ce pamphlet visionnaire scanne au laser tous les fragments de la mosaïque universelle de l'insignifiance qu'est devenu notre monde inexorablement voué à la déperdition, où « tout va plus vite que prévu et [où] nous arrivons directement au jugement dernier (85). Avec l'acuité étonnante d'une langue riche et baroque, l'auteur braque sur notre présent le regard fulgurant et hyper-réactif de celui qui, habitant les contrées lointaines d'un âge d'or immémorial, aurait d'un seul coup débarqué dans notre époque pour y décrire le délire sans nom qui s'est emparé de nos sociétés hypertechniciennes ; pour recenser un à un tous les points de bascule qui précipiteront celles-ci dans l'abîme de la Fin ; pour cartographier les culs-de-sac qui piègent le domaine grotesque d'un « présent factice et empoisonné » (24), d'un « enlaidissement inouï jusqu'à en être étrange » (83), dans lesquels s'engouffrera chancelante l'Humanité, lourde de décrépitude ; pour dresser un inventaire affligeant de nos vies mystifiées par l'idole trompeuse du “progrès”, noyées dans la fausse conscience ; pour tracer un panorama discordant des dérives de notre modernité toxique, narguée par une plume virtuose dans d'innombrables saillies d'une ironie ravageuse mais subtile ; pour dénombrer enfin les prodromes et les « intersignes » de l'épuisement fatidique qui finira par pomper tout le sang pourri de cette Terre, dans « la puanteur des valeurs détruites » (202), car « si tous ces intersignes que j'interprète funestes, cette multitude et variété de prodiges et de présages horribles, où je crois lire les prémices d'un effondrement toujours imminent du système de la vie terrestre, les tristes symptômes d'une détérioration peut-être irréversible de l'âme humaine ; ne sont pas plutôt en résultat de cet effondrement et de cette mutilation ; si nous ne survivons pas en fait posthumes à la fin du monde qui a déjà eu lieu.. » (83).

L'homme sans visage qui écrit ces lignes oraculaires est lui-même le fantôme d'un âge révolu, une figure posthume qui a décidé de se retirer dans l'Au-delà de la méditation critique pour se pencher sur « le peu d'avenir que contient le temps où nous sommes » (sous-titre de La Vie sur Terre). Le miroir concave qu'il promène le long des chemins de la vie contemporaine nous fait entrevoir l'envers du décor de nos sociétés toujours promptes à se présenter sous des atours positifs et clinquants, pendant qu'en amont des forces impondérables d'autodestruction leur rongent le ventre. Ce miroir grossissant, aux reflets sinistres, laisse présager la décomposition mondiale en cours, capte dans son foyer le faisceau d'images cacophoniques que Bodinat a puisées dans les journaux, la vie quotidienne, l'air du temps, pour les agréger dans un carambolage cauchemardesque où sont télescopés les multiples visages grinçants de la débâcle planétaire ; où « nous apprendrons que si l'on ne comprend rien à cette féerie, ce n'est pas seulement que l'imagination baisse les bras, comme on parle, en s'avisant que c'est chaque année 90 millions de nouveaux figurants qui viennent s'ajouter aux 7 milliards que nous sommes sur la scène encombrée et branlante de ce théâtre tournant, et qu'on renonce à suivre ce qui s'y passe dans un pareil tohu-bohu d'intrigues parallèles mêlant leurs monologues à des péripéties sans suite, aux changements de décor sans explications, en imbroglios d'entrées et sorties de personnages qui mélangent leurs rebondissements, leurs révélations qui changent tout en montages simultanés de plusieurs épisodes sur fond de tubes planétaires, de clameurs générales par les fenêtres ouvertes, de cris de détresse en direct à l'antenne, de génériques en images de synthèse annonçant la guerre électronique, ou l'invasion des bactéries, ou la grande pénurie alimentaire, d'explosions de voiture piégées, de tuerie à l'hypermarché et de chantage nucléaire en gros titre alarmiste oublié dans l'instant sous un autre et devenu le lendemain un souvenir de la vie moderne dont on ne s'étonne plus » (175-176). On ne compte pas les jaillissements vertigineux de grand style, comme celui-ci, dans lesquels la phrase tentaculaire de Bodinat retentit sur la page comme une onde sismique de forte intensité, implose tel un trou noir aspirant dans son champ toute éventuelle lueur d'optimisme quant à ce que nous réserve l'avenir. Cet immense écrivain de race, qui mérite tant d'être connu, possède un génie désarmant de l'énumération qui procède plus par inductions magnétiques que par arguments et démonstrations. Il nous présente un kaléidoscope monstre, à haute résolution littéraire, qui mime dans ses nervures syntaxiques tortueuses les fissures de notre macrocosme, dans lequel tout renvoie à tout, fait système dans une monumentale fresque holographique. Son tour d'esprit consiste à tenter en quelque sorte sur une échelle globale ce que le poète Reverdy nomme - parlant de l'image poétique - « le rapprochement entre [plusieurs] réalités plus ou moins éloignées », en traçant à chaque fois des traits inattendus entre les pointillés virtuels qui segmentent le Milieu humain. Son écriture rhizomatique et archaïsante, se perdant sans fin en subordonnées déroutantes, comme pour transposer les impasses insolubles de la vie actuelle sur Terre, est un électrochoc de grande magnitude qui tâche désespérément de ranimer le cadavre gisant de l'Humanité, sans vraiment croire à une rémission possible, l'état de régression durable étant désormais notre lot irréversible ; aussi Bodinat se moque t-il d'impulser des décharges d'espoir sur les points névralgiques de ses contemporains, dont le nerf critique a visiblement subi en entier une extraction à la racine, puisque la quasi-totalité des « habitants confirment ne pas voir où est le problème : que cette vie leur convient telle qu'elle est à rentrer chez soi en voiture, avec les appareils électriques pour la distraction et l'armoire frigorifique de l'alimentation sans peine, et autour d'eux la machinerie sociale rassurante où se niche leur poste de travail anonyme, et qui fournit tout » (118). Non, ils ne voient pas un problème à ce que les âmes mortes qui peuplent le monde moderne se contentent de mener des vies par procuration, où « tout ce qui était directement vécu s'est éloigné dans une représentation » (Debord), existences frelatées dans leur désir de standing et leur “bien-être” visqueux, se croyant auto-déterminés tandis qu'au fond de leurs méninges se trouvent lovés « les automatismes exigés du monde artificiel et les neuro-transmetteurs de la tension nerveuse pour s'y maintenir efficacement en activité » (227) ; ils ne voient pas un problème à ce que leurs destinées individuelles, épiphénomènes des processus anonymes, s'encastrent dans les gonds de la survie économique qui les régente de plus en plus dans leur déploiement quotidien, pour les enferrer davantage dans les dispositifs de contrôle façonnés pour elles ; à ce que les êtres humains deviennent le décalque parfait des “conditions objectives” pour que plus rien ne soit dévolu au hasard et que tout soit rangé dans les bonnes cases ; à ce que le quadrillage de nos villes les transforme en supermarchés géants, en cauchemars climatisés où ne déambulent que des pantins télécommandés dans leurs trajectoires par des instances impersonnelles, de façon à ce que tout soit normalisé et aplani, « équidistant, de la même souche » (124) ; à ce que les relations sociales se désincarnent à vue d'œil, flottent dans un état d'apesanteur virtuelle, s'enchâssent dans des circuits fermés et prophylactiques conçues exprès pour elles ; à ce que les vies propres et lisses, se mouvant dans un paysage désinfecté, « dans un monde hygiénique et sans mauvaises pensées » (41), ne s'engagent à rien d'autre qu'à leur quête de gratifications immédiates, dénuées de risque, avec zéro friction, etc. Ils ne voient surtout pas un problème au fait que les monades atomisées qu'elles sont, fascinées par leur superficialité réticulaire, encapsulées dans leur bulle schizophrène, se côtoient chaque jour sans plus se remarquer, avec pour résultat « la dissolution des affinités, de la bonne intelligence, des réciprocités du commerce amical, de la naturelle sympathie, ainsi que d'un processus curieux à étudier chez [eux] de dépérissement du contact vital » (219-220).

Demander après ça que l'auteur ait la bonne volonté de découper des lignes d'horizon pour instiller une note de confiance dans l'avenir constitue une farce dérisoire à laquelle il refuse de prendre part. Il trouve plutôt « assez incompréhensible que nous n'en soyons pas plus violemment contrariés » (212). En balayant sous son œil de cyclone nos fantasmes délirants d'un “monde meilleur”, miroité par ce que Mandosio appelle « l'utopie néotechnologique », Bodinat pulvérise en éclats les croûtes tenaces du mirage technoscientiste. Sa charge corrosive dissout toute raison valable d'être encore de ce monde agonisant, pétrifié de vide, dans une foudroyante réaction en chaîne qui rase jusqu'aux dernières parcelles de Sens qui en surnageraient encore à la surface. Il n'est pas jusqu'à son propre livre qui ne soit liquidé dans le tonitruant ménage au vitriol qu'il mène, sans illusion aucune sur le destin d'épave qui finira par l'emporter à son tour, bientôt relégué lui aussi dans les rebuts du Présent perpétuel, parmi « tous ces livres inutilement intelligents pour avertir de l'avenir rapide du monde dans cette voie de l'ère scientifique et de sa société totale, [mais] qui n'ont servi à rien..» (207). Mais en attendant d'être englouti dans l'entonnoir de notre civilisation nihiliste et sans mémoire, Bodinat peut toujours ferrailler fiévreusement, quoiqu'en vain, contre la mécanisation de nos vies, contre la réification des individus, transformés en fonctions purement négligeables au cœur d'un engrenage de fer économique qui achève de domestiquer leurs instincts : « dans les équations de la rationalité économique et ses calculs de rentabilité le genre humain ne figure qu'en matière première, [..] bétail mâchonnant les granulés qu'on lui prépare » (188). Oui, en attendant, Bodinat ne s'empêchera pas de s'offrir l'unique consolation qui demeure, celle de pouvoir barbouiller de crachats cette « société de masse qui nous produit en séries anonymes » (142), quand ce n'est pas de faire savoir son dégoût face à cette abêtissante organisation collective, devenue un gigantesque « laboratoire pavlovien » (193), pourrissant les cerveaux dans « la puanteur des valeurs détruites » (202). Il ne s'empêchera surtout pas de compresser les éléments latents du chaos imminent, et de monter en épingle les excroissances polymorphes de la technologie qui s'immiscent par effraction dans notre environnement de carton-pâte, que nous avons en permanence sous les yeux mais que nous ne voyons plus. Réalité étrange à vrai dire, à laquelle il n'y a plus rien à comprendre, qui s'arrange même pour muter insidieusement, à la manière du virus notoire, bien avant qu'on en ait diagnostiqué les symptômes : « l'augmentation du nombre et la soudaineté de ces événements [..] qui ne retiennent même plus notre inattention, rendent la réflexion inutile : le temps qu'on en décortique un pour en désenchevêtrer les causes et lui en inventer une explication, des complications nouvelles, à cela plus captivantes, l'ont jeté dans l'oubli et l'on reste toujours en retard de quelques dysfonctionnements » (177-178). Comment, dans ces conditions, faire en sorte que notre immunité critique ne défaille point, quand elle est continuellement prise au dépourvu par des crises inédites ; comment s'étonner que l'état des lieux de notre technocosme protéiforme fait par l'intellectuel devienne lui-même obsolète le jour après que ce dernier en a fixé les paramètres, débordé dans ses analyses par la reconfiguration incessante de nos coordonnées existentielles ? Quant à l'individu lambda, force est de constater que l'acte de décès de sa conscience est d'ores et déjà chose du passé, depuis que la colonisation de son espace mental par les différents appareils et prothèses techniques a achevé non seulement d'assécher ses facultés cérébrales, mais de gangrener l'épiderme social, abîmé dans la médiocrité du bavardage de “vies moyennes”, où « les uns aux autres nous ne trouvons plus rien à nous dire » (26), et ressuscité au milieu d'un univers frigide, stérilisé, saturé d'images, bombardé d'atomes d'information sans lendemain, pollué de bruit, d'ondes hertziennes, de molécules nocives et de puces électroniques. Le drame, c'est que « ce rétrécissement du monde [..] s'est produit en si peu de temps, pour ainsi dire à vue d'œil, de notre vivant même, c'est comme si nous ne le ressentions pas : personne ne semble y prêter attention, ni s'en offusquer » (202). De fait, il y a déjà très longtemps qu'une pellicule molle de résignation s'est formé en nous, le sentiment que “le futur n'a pas besoin de nous pour continuer”, qu'“on n'arrête pas le progrès”, et que de toute façon “nous n'avons pas le choix”. Du reste, on aurait beau faire valoir aux uns et aux autres que l'artificialisation illimitée de la vie sur Terre a quelque chose de foncièrement insensé, « ce serait vouloir évoquer à ces gens des choses disparues, et que nul ne voit plus, des justifications qui furent vivantes et qui n'existent plus, dont ils n'ont aucune idée et que rien ne ressuscitera » (114). Pensons, par exemple, à ce qu'Ellul appelle le “bluff technologique”, cette injonction que l'on nous assène ad nauseam, qui veut que notre plasticité pour ce qui regarde le changement soit indéfinie, et que l'on apprenne à étirer jusqu'à la limite de l'inhumain nos capacités d'adaptation, sous peine de louper le prochain train et de languir sur le quai parmi les ringards, abasourdis par la trépidation du progrès, « dont la marche rapide et dévastatrice nous déconcerte » (78). Nul ne voit plus, par exemple, l'invasion publicitaire qui nous submerge de toutes parts, métastasée sur tous les écrans, sur toutes les vitrines, délestée des vieux déguisements dont cette surenchère peut désormais se passer, puisque sa “déviation” perverse consiste maintenant à avancer nue, non masquée, sans ruses ni calculs - d'où son obscénité.. - et à s'imposer avec le maximum de visibilité afin de mieux passer inaperçue. De son côté, le moteur des industries culturelles peut continuer à tourner tranquillement à plein régime, sans même plus devoir s'acharner, pour la simple raison que l'écoulement de leur stock d'ersatz et de pacotilles s'effectuera de toute manière sans que les petits homoncules logés dans l'encéphale des consommateurs ne soient indisposés par ce gavage, « sans que la crédulité des consommateurs en puisse être troublée ; et même avec leur chaleureuse approbation » (79). Si toutefois on s'en trouve importuné, eh bien il suffirait simplement de chasser cette débauche d'incitations à consommer du revers de la main comme des mouches emmerdeuses, car on sait bien qu'en démasquer le fait ou rédiger des manifestes pour en dénoncer l'ubiquité ne sert plus à rien, que leur débordement n'en sera pas moins effréné pour autant. En fin de compte, comme le remarque Bodinat, « ce n'est pas la nouveauté qui nous désenchante, c'est au contraire le règne fastidieux de l'innovation, de la confusion incessamment renouvelée, c'est ce kaléidoscope tournant d'instantanéités universelles qui nous fait vivre sans perspectives de temps ou d'espace comme dans les rêves ; c'est l'autoritarisme du changement qui s'étonne de nous voir encore attachés à la nouveauté qu'il recommandait hier, quand il en a une autre à nous imposer et qui empile à la va-vite ses progrès techniques les uns sur les autres sans faire attention que nous sommes là-dessous » (34). Par parenthèse, on peut bien grimacer dans sa barbe chaque fois que l'on entendra vanter les bienfaits du soi-disant “recyclage responsable” des produits de consommation. Cette fumisterie risible est une parure de petite vertu qui prétend se placer sous l'enseigne de la bonne conscience “écolo”, alors que ce n'est qu'une plaisanterie masquant, comme on dit, les “vrais enjeux”. C'est pourquoi Bodinat a raison d'ironiser là-dessus en soulignant qu'il « suffit de fabriquer chaque jour nouveau avec les poubelles de la veille » (158), comme si, en récupérant nos ordures recyclables, démarche stérile et de pure façade, on s'auréolait d'une authentique “conscience planétaire” alors qu'en réalité on ne fait que reproduire un monde-dépotoir devenu inhabitable. Par l'obscénité honteuse du cycle consommation-évacuation qui règle le métabolisme terrestre sous toutes les latitudes, nous avons exacerbé le vrai mal dépisté par Bodinat : loin d'être de nature technique comme le croient les réformistes et les progressistes de tous poils, ce mal dérive plutôt du péché prométhéen commis à l'origine par la volonté de puissance technoscientiste qui a fini par hâter notre naufrage, en portant sans scrupule le coup de grâce à ce qui nous restait d'intelligence historique, nous abandonnant à un « maintenant instable et sans durée, toujours remis à neuf, qui ne se souvient pas de nous » (159)..

Comme il est providentiel que des visionnaires en voie d'extinction comme l'auteur de La Vie sur Terre viennent radiographier l'humanité entière et porter sur notre condition de damnés de la vie moderne le Jugement dernier qui lui convient. Malheureusement, à l'heure qu'il est, même un virage de dernière minute sur la “bonne voie” n'est plus envisageable, car non seulement nos réflexes sont devenus inopérants, mais il y a bien longtemps que le processus de dégénérescence de notre entendement a été enclenché. Nous qui avons mordu au fruit de la connaissance technique, nous sommes actuellement en train de payer le prix, « car ce n'est pas impunément qu'on mène une vie normale : elle est aussi normale que la prison industrielle qu'il faut avoir intériorisée physiologiquement pour la trouver normale : seule une imagination déjà atrophiée par la médiocrité et le confinement de cette vie totalitaire peut s'en satisfaire et avoir l'usage de ses accessoires, qui achèveront de dessécher tout à fait l'individu » (69). L'ironie de cette vie mutilée, c'est qu'elle se réalise en toute “connaissance de cause”, avec notre plein concours, et si la tentation d'une “existence harmonieuse” est d'autant plus irrésistible, c'est parce que le serpent du progrès matériel qui nous en fait la promesse ne nous cache rien, tout étant à découvert, livré à l'aiguillage “éclairé” de notre “libre-arbitre” de consommateurs “informés”. Encore un peu, et nous toucherons enfin le stade radieux de l'“émancipation” prévu pour les sociétés avancées que sont les nôtres. Nous ne serons pleinement émancipés qu'à partir du moment où on aura traduit intégralement les schèmes de l'économie dans le vernaculaire de notre “âme”, et que la trépanation pratiquée à même nos cervelles aura inhibé toute vélléité de questionnement : « l'organisation collective n'est plus pour l'individu un habit étriqué à enfiler tous les matins, une cœrcition à quoi on l'ajusterait par force extérieure, un despotisme qu'il subirait impatiemment : c'est ce qu'il a intériorisé dès le début, qu'il a identifié au monde physique lui-même. C'est sans surprise que l'individu s'accorde avec cette organisation qui l'a produit selon les besoins qu'elle en a et qui lui a fourni une définition du bonheur en résultat de la satisfaction de ces besoins. C'est à condition il est vrai de ne pas déménager du système de postulats qui fonde la société complète et en justifie les procédés : escapade d'autant moins probable que l'entendement s'est formé d'après lui et que la sensibilité s'est façonnée, jusque dans ses innervations les plus profondes, sur des conditions matérielles qui sont en application de ces postulats » (118). Si l'Âge hyper-technologique s'applique avec autant de soin à engourdir tout désir d'opposition à ce qui le rend profondément aliénant, à altérer de fond en comble notre constitution neuronale de telle sorte que l'on ne sente plus qu'il y a un problème, c'est bien parce qu'il nous tend, en sous main, le confort lénifiant et le besoin de sécurité maladif qui mettent notre psychisme sous hypnose ; de sorte que « nous vivons et que nous percevons autour de nous les choses sous l'effet de la peur comme d'un hallucinogène perquisitionnant le psychisme jusque dans ses arrière-pensées, où l'on n'ose rien laisser traîner ; que c'est une insécurité obsédante de se savoir une créature tout à fait facultative aux yeux de cette puissance anonyme qui nous tyrannise si méchamment, qui bouleverse nos vies et les réglemente comme bon lui semble » (38). Mais rien à craindre, car dans le climat d'apathie qui règne, et passé un certain seuil de crétinisation, les individus ne ressentent plus l'absurdité fondamentale qui enveloppe leur monde : ce qui jadis pouvait encore leur apparaître comme une aberration s'est lentement mué en une “évidence naturelle”, en un “horizon indépassable” délimité pour eux par la technodicée du 21ème siècle. Et non seulement ils n'éprouvent plus grand-chose, mais les mécanismes de servilité volontaire qui les aident à refouler leur situation les ont plongés dans une espèce de “sommeil paradoxal”, en ce sens que, tout en assistant à ce qui leur arrivait, ils s'exercent à la désensibilisation, bouclier de défense qui les préserve d'eux-mêmes. Pour cela, ils se conditionnent à faire taire en eux la voix vivante mais réprimée de l'âme qui leur murmure qu'effectivement quelque chose ne va pas, « mais bien loin de nous appliquer à l'entendre nous étouffons aussitôt sa voix, [..] on ne souhaite aucunement les confidences de ce malaise, de cet accès d'angoisse, ou de tristesse sans raison, cette envie brusque de tout casser ; et au besoin la subjectivité positive, qui ne voit pas où est le problème, avale un Témesta et une demi-heure après on n'entend plus rien venir de cette obscurité où rôdent en soi les esprits animaux » (136). Si par instinct de conservation la plupart des individus sécrètent dans leur système les endorphines psychiques vitales qui leur permettent de ne plus rien sentir, bloquant en eux les récepteurs de la remise en question, c'est finalement pour ne plus souffrir et continuer à croire au frauduleux antalgique de “l'amélioration des conditions de vie” que ne cessent de leur seriner les médias. « De naissance, en réalité, tous n'étaient pas trop peu de chose, mais bien trop au contraire, pour ce qu'ils sont devenus - chacun au confinement de sa subjectivité immunodépressive et sournoise, de la médiocrité de son destin social, et la conscience de leur inutilité trouble leur regard [..] Mais, là, maintenant, c'est trop tard, ils ne sentent rien, c'est fini : Ils ne souffrent plus » (140)...

Le comble de notre déplorable nonchalance, c'est que le déséquilibre anthropologique gravissime qui se produit sous nos yeux génère, au pire, une réaction de repli individualiste encore plus ancrée, et au mieux, d'imperceptibles gestes dérisoirement symboliques de la part de “citoyens du monde”, dont l'addition des actions ponctuelles, loin d'être en mesure d'engendrer éventuellement un effet significatif à un niveau planétaire, frise au contraire le zéro, voire pâlit au regard de la dégradation générale perpétrée par l'intempérance du raz-de-marée économique qui renverse chaque jour un peu mieux toutes les digues factices de la “responsabilité collective” que l'on dresse face à son déferlement. Sans compter que l'emballement de nos sociétés techniciennes ont fait basculer l'humanité, au passage, dans un espace-temps singulièrement invivable, et ce, pendant que l'on continue de claironner triomphalement les “percées” technologiques qui, nous dit-on, auront raison à terme de la détérioration de la vie sur Terre, mais surtout du “pessimisme” et du “négativisme” d'esprits aigris comme Bodinat qui se complaisent dans leur « boue d'idées noires » et leur “catastrophisme bancal” : « Le rétrécissement continu et régulier de la sphère de l'existence doit alors sembler naturel, ou n'y prend-on pas garde, ou probablement est-il identifié à la marche même du progrès, et apparaît-il comme la preuve phénoménologique du perfectionnement de la vie marchande. Car il s'avère que cette rapide vicissitude du monde terrestre se produit dans l'indifférence : ceux à qui l'on mentionne le fait s'étonnent de cet étonnement et réfutent que la perplexité en soit fondée : tout simplement l'humanité va de l'avant comme elle le doit pour trouver du nouveau au fond de l'inconnu ; et qu'il est sensationnel au contraire de voir la puissance créatrice de l'homme se manifester avec tant d'exhubérance et de sens pratique. Si l'on rencontre un acquiescement, il est furtif : à quoi bon remuer cette boue d'idées noires ? C'est gâcher pour rien le peu qui reste » (38). Si Baudrillard a annoncé le « crime parfait » de la réalité, dont nous sommes tous les malheureux complices, une réalité assassinée à coups de simulacres, disséminée dans les limbes du Spectacle et du Virtuel, Bodinat, lui, a relevé tous les indices qui préfigurent la mort technologiquement assistée de notre principe d'humanité. Autrement dit, cela même qui contribue à hâter la déliquescence définitive de la pensée, à anémier les instincts de l'individu, à élargir le trou dans la couche d'ozone de sa vigilance critique, neutralisée dans sa vitalité et son effet protecteur par le pandémonium ambiant : « d'ailleurs cette carence est à la longue pour l'esprit une manière de scorbut lui déchaussant les dents et il ne peut plus se nourrir que des bouillies et des consommés que l'industrie culturelle lui prépare spécialement » (137). On a ainsi réussi à confisquer subrepticement à l'esprit sa « puissance animique », bradée au rabais, troquée contre tout ce qui conspire à la modeler au gré des fantaisies de la folie technicienne ; réceptivité clonée en série, formatée dans ses moindres rouages, exposée à un bourrage de crâne si régulier qu'elle en est venue à ne plus pouvoir discerner ce qui procède du pur endoctrinement des véritables besoins humains. Or, à moins d'être atteint de cécité mentale - ce qui, hélas, n'est plus chose rare de nos jours.. - comment ne pas se rendre à cette évidence que « l'apologie des innovations se ramène invariablement à ces sophismes grossiers qui masquent le simple fait que l'économie ne peut offrir à satisfaire que les besoins dont elle est l'auteur » (68) ? S'il n'est pas normal que la majorité des habitants de la planète trouvent “normal” cette intrusion à un rythme éffréné de tous les accessoires qui, sous couvert de “progrès”, s'infiltrent en douce dans nos vies pour nous asservir davantage, tout en prétendant nous “libérer”, ce téléguidage technique de nos existences ne fait guère mystère en revanche dans la mesure où « la domination produit les hommes dont elle a besoin, c'est-à-dire qui aient besoin d'elle ; et toutes les prétendues commodités de la vie moderne, qui en font la gêne perpétuelle, s'expliquent assez par cette formule que l'économie flatte la faiblesse de l'homme pour faire de l'homme faible son consommateur, son obligé ; son marché captif qui ne peut plus se passer d'elle : une fois les ressorts de sa nature humaine détendus ou faussés, il est incapable de désirer autre chose que les appareils qui représentent et sont à la place des facultés dont il a été privé » (67). Oui, une fois tous ses ressorts détendus, point n'est besoin d'user de subtilité pour appâter l'homo consumericus, et prendre des détours au moyen de contenus subliminaux pour amadouer le quidam apparaît désormais comme une manœuvre superflue dont on peut se dispenser. Après des décennies de lavage de cerveau, le système est enfin parvenu à transmuer - comme par sélection naturelle - la pulsion consumériste d'objets inutiles en seconde nature, et cela, grâce aux efforts concertés des ingénieurs du neuromarketing et des psychologues behavioristes qui, à travers le démontage minutieux des poulies et des leviers de l'esprit, ont découvert « une architecture sévère de conditionnements sociaux stabilisés, de circuits réflexes, d'associations d'idées à déclenchement automatique, d'obéissance involontaire » (226) sur laquelle ils peuvent tout tabler à présent. L'étau peut alors se resserrer à volonté sur ces vies confinées de plus en plus, ajustées au millimètre près aux infrastructures matérielles fabriquées pour elles sur mesure par la raison artificielle. Et si par hasard un sentiment de déchéance ou d'enlisement devait affleurer à la surface de sa conscience, si d'aventure un de ces cerveaux en cuve, baignant dans ses solutions hédonistes, s'évadait de sa Matrice suite à un accès soudain de lucidité, pas de panique : il suffira de restaurer ses connexions cérébrales, après lui avoir administré, bien sûr, une dose supplémentaire d'anesthésiques, histoire d'inactiver ses forces réactives, et de repousser un peu plus loin les limites de sa tolérance : « C'est pourquoi il est besoin de lui injecter de la vie artificielle à proportion qu'il s'adapte, et maintenant c'est une perfusion constante d'images en couleurs qui bougent et qui parlent afin qu'il ne s'aperçoive de rien ; afin qu'il ne s'aperçoive pas que sa vie ne vit plus, qu'elle est devenue la fonction biologique dont la production totale a besoin pour prospérer, son tube digestif en quelque sorte » (69). Dans ce contexte de pression adaptative généralisée, où « il est devenu malaisé d'échapper nulle part à la claustrophobie de la société intégrale» (129), où « les activités de la société organisée sont les mêmes pour tous à heures fixes, et donc avec les mêmes pensées pour tous à heures fixes, sans aucune imagination que ce soit autrement » (126), à quoi peut bien ressembler l'habitus de l'être humain d'aujourd'hui sinon à une boucle infernale qui le renvoie sans cesse de l'accommodation à l'assimilation des nouveaux schèmes techniques émergents ? Face au « surmenage permanent imposé par la contrainte de s'adapter et l'incessante humiliation d'avoir à capituler » (193) devant les exigences de la société organisée, face au chantage diffus qui s'insinue comme toujours de manière sournoise, et qui somme l'individu d'aligner son mode de vie sur les impératifs productivistes de celle-ci, malheur à ceux qui ne sauront pas se mettre au diapason de leur temps, ou ceux dont l'enthousiasme n'est pas en phase avec les méandres de la machine sociale. Quant aux pions soumis aux rigueurs du travail salarié - « cet ennuyeux malheur » (66), dit Bodinat - dont le comportement et les gestes ne seraient pas suffisamment “configurés” pour être “compatibles” avec les tâches qui leur sont assignées, ou qui n'auraient pas réussi à congédier les “états d'âme” nuisant à leur “rendement supérieur”, un remède efficace s'impose : « il faut apprendre, si l'on ne se sent pas bien, à gérer cette tension sous le nom de stress positif avec une thérapeute béhavioriste recommandée par la directrice des ressources humaines » (132). Mais à défaut de “positiver”, ou de pouvoir tendre asymptotiquement vers l'état de robot par l'éradication de tout affect parasitaire qui viendrait gêner leur performance et les empêcher de “réussir”, les individus se voient obligés de se doper davantage de “pensée positive” s'ils veulent devenir parfaitement isomorphes à leur cadre professionnel. Alors ils tâchent de réduire toute manifestation de “dissonance cognitive” à l'aide de multiples rationalisations et tactiques d'équilibrage individuel. Jusqu'au jour où ils s'étonnent, à leur grand désarroi, « de ne pas s'éprouver heureux d'une vie si ménagée, et mettant leur malaise sur le compte d'une erreur névrotique, voudraient s'en réformer en lisant des magazines de psychologie, en s'inscrivant aux thérapies de groupe qu'on leur propose, en essayant le travail sur soi de la pensée positive » (128). Or toutes ces techniques de “développement personnel” seront bientôt toutes désuètes : avec l'avènement acclamé du cyborg, malaises existentiels et autres “bruits” encombrant l'âme seront définitivement supprimés du logiciel humain qui pourra enfin se mettre à jour régulièrement sans plus pâtir d'anomalies d'adaptation, maximiser son “potentiel” en syntonisant ses entrées-sorties selon les instructions de manuel dispensées pour lui, et se placer hors d'atteinte de tout type de brouillage ou de bogue psychologique. Heureusement aussi que certains chercheurs sont sur le point peut-être de « découvrir une molécule cérébrale inhibant le sentiment d'ennui, d'à-quoi-bon ? que suscite la routine, la monotonie sensorielle, la vie répétitive » (199). Il est donc encore possible “d'imaginer Sisyphe heureux”...

Tout se passe comme si, succédant à la chute originelle de l'âme dans le corps, une deuxième chute anthropologique était en cours dans les laboratoires du posthumain, programmant en toute tranquillité, toujours avec notre assentiment, la chute du corps humain dans la machine. Si Dieu fit chuter l'âme dans la prison d'un corps fini et périssable, l'homme moderne ne tardera pas, armé des technologies du futur, à laver cette humiliation, à prendre sa revanche par la transplantation d'organes cybernétiques et l'incrustation d'implants qui lui tiendront lieu de Salut. La fuite des origines s'accomplira moyennant une fuite en avant dans les interstices des microprocesseurs, ces tremplins vers une immortalité inoxydable, auxiliaires de la négation de la finitude et de l'entropie humaines. Encore quelques générations, et l'émulation avec les “automates intelligents” touchera le point Oméga de la vie sur Terre : c'en sera fini alors de la “honte prométhéenne” de l'homme et de son complexe d'infériorité par rapport aux machines. Avec toutes les nouvelles interfaces techniques qui, sous couleur de les “affranchir”, se faufilent entre nos organes et nos sens, le rapt de fonctions telles que le langage, la mémoire, l'affect, l'intelligence, etc., détournées de leur ancrage humain, avalées l'une après l'autre par les objets numériques, débouchera sur leur désertion totale : « Toutes les facultés merveilleuses qu'on prête aux ordinateurs et à leur réseau interactif ont ainsi été prises aux hommes et à leurs unions sociales [..] et maintenant retirez-leur ces machines et par eux-mêmes ils ne sont rien [..] et quand l'ordinateur multimédia s'offre à réunir quelques-unes des facultés qui lui ont été volées, l'habitant moderne y voit une chance de se développer librement : le voici enfin réuni en une seule machine » (191). À force qu'on transfuse sans discontinuer des jets d'information à ce même habitant moderne, qu'on surchauffe ses terminaisons nerveuses de sources lumineuses en provenance des multimédias, qu'on aggrave sa fébrilité par l'accès aux “réseaux interactifs” mis à sa disposition, on achèvera de le mettre pour de bon sur orbite. Bien entendu, cet harcèlement s'exerce sur lui pendant que le mythe du “libre choix” continue à être simultanément entretenu. Or en réalité « le consommateur est souverain dans une jungle de laideur, où on lui a imposé la liberté de choix » (Baudrillard). Les plateformes et les appareils censés créer du “lien social” ne sont en fait que des vecteurs de dépersonnalisation, d'infantilisation et de compulsivité, qui font régresser l'individu au stade mental de l'enfant, qui se croit libre alors que, biberonné par ces jouets cybervirtuels, il est carrément vampirisé par les ventouses du cyberespace. Il ne faut pas s'étonner si, à terme, cette hyperactivité sensorielle conduira irrévocablement l'individu, telle une maladie auto-immune, à ne plus reconnaître ce qui faisait autrefois le “soi humain”, et à rejeter hors de son système des fonctions désormais étrangères telles que le langage et la représentation. Et le processus n'étant pas près de s'arrêter, la venue du cyberhumain, c'est-à-dire du régime de la débilité consommée, verrouillera à jamais les cellules cognitives, en réglant les opérations mentales sur des supports techniques homologues : « et maintenant que cette société efficiente a refait notre câblage nerveux et chargé dans nos cerveaux ses critères de jugement qui nous font compatibles avec ses appareils sans branchement trop compliqués, nous ne sommes [plus] en mesure d'entrer en réflexion sur ce qu'elle a fait de nous » (119). Pareils à des mouches dans un bocal, nous butons frénétiquement contre les parois de la futilité en rebondissant d'un écran à l'autre, surexcités par cette activité giratoire, croyant qu'un surcroît d'information sur le monde et sur les autres nous les rendra plus intelligibles et transparents, alors que nous sommes cernés par l'« inintelligibilité universelle où même le présent se dérobe à nos sensations » (83), et que l'obscénité de cette mise à nu intégrale nous a définitivement piégés dans une “société de verre” qui ne fait qu'alimenter notre méfiance envers les autres et aviver notre demande sécuritaire. Et maintenant que nos transactions avec autrui se résument quasi-exclusivement à des fonctions d'émetteurs-récepteurs, nous voilà happés sans retour par la masse unidimensionnelle des alvéoles du Virtuel, « qui attirent la pensée qui voltige et la prennent à leur glu » (139), où plus rien ne circule en dehors d'un débit ininterrompu de platitudes à consommation rapide, voire un babil purement causal et prosaïque. Du coup, on en vient, écrit Bodinat, à « n'avoir que des pensées insignifiantes, sans suite, ne réclamant aucune attention et de nature purement pratique » (139), d'autant que cette sollicitation permanente de nos sens par les “technologies de l'information et de la communication” - « cet afflux continuel d'informations qu'il faudrait entrer dans le cerveau pour le garder à jour et opérationnel, et parce que celui-ci est déjà saturé et commence à chauffer et qu'il faut l'éteindre » (173) - induit tôt ou tard une « asthénie de la pensée », une « difficulté à se concentrer dans les opérations mentales », une « lassitude de l'entendement quand on sollicite son attention » (171). Bref, le niveau monte...

Quiconque s'est bien imprégné du mouvement gestuel de certains arthropodes ne manquera pas, s'il remonte l'échelle du vivant, d'en vérifier le tracé chez ses congénères humains : il se verra alors assiégé par une myriade d'insectes géants, perchés sur des appareils qu'ils picorent nerveusement tout en salivant à intervalles réguliers, à l'affût de la vacuité horizontale qui les attend à l'autre bout de leurs appendices numériques, avec pour corollaire un effet de serre communicationnel proprement nauséabond. Voici alors ce qu'il pourra constater, à sa grande consternation : « un je ne sais quoi d'indigence dans le tour que prend la conversation comme enfermée dans un cercle de notions de plus en plus restreintes, se rétrécissant à des banalités sans s'en rendre compte, des croyances d'informations en continu, des drôleries entendues partout, toujours les mêmes ; et puis des rabâchages à chaque fois très convaincues, que l'on n'ose plus faire remarquer, qu'on pourrait finir à leur place dès le début [..] aussi des bafouillements, des hésitations, des phrases très laborieuses à conclure [..] des indignations morales fatigantes » (218-219), etc. Intoxiqués par leurs “interconnexions”, ces cloportes dégainent leurs armes de jonction massive à toute heure pour se prémunir contre leur néant intérieur qu'ils flinguent à bout portant, ils étranglent la Parole et le Silence au profit d'une stridulation continue et abrutissante, agitent à tout bout de champ leurs antennes de communication de peur de rater le dernier “scoop”. Ils prennent leur voracité globulaire pour des lanternes, s'imaginant que la “convivialité des réseaux” les rendra plus “informés” et plus “intelligents”, en consonance avec les pulsations du “cerveau planétaire” : synapses autistes et névrosées émettant sans relâche leurs signaux larvaires pendant que se poursuit la déstructuration de leur rapport au temps, à l'espace, au langage et aux autres. Baudrillard ne fabulait pas quand il se demandait « ce qu'il en sera dans le futur d'un être sans structure sociale profonde, sans système ordonné de relations et de valeurs - dans la pure contiguïté et promiscuité du réseau, en pilotage automatique et en coma dépassé en quelque sorte », pas plus qu'il ne versait dans la science-fiction lorsqu'il s'inquiétait qu'il n'y ait « bientôt plus que des zombies autocommunicants, avec le seul relais ombilical du retour image - avatars électroniques des ombres défuntes qui, au-delà du Styx et de la mort, errent chacune pour soi et passent leur temps à se raconter perpétuellement leur histoire ». Pour peu qu'on fasse abstraction du contenu de ces vies sociologiquement “stables”, ou du blabla fade et phatique qui s'ensable quotidiennement dans la narration d'un “vécu” à géométrie invariable, l'histoire officielle que nous racontent en filigrane ces “zombies autocommunicants” devient celle d'individus lobotomisés dans leurs circonvolutions cérébrales par l'Ordre social, dont le rythme de vie se décline tantôt selon la tension de la survie alimentaire, tantôt selon la dilatation psychique dans la distraction et l'hébétude consuméristes. Le temps mort, lui, - à supposer qu'il existe..- est traversé par « toutes ces images et ces affects que les appareils de communication nous inoculent par suggestion hypnotique, qui parasitent une partie de notre esprit et en infectent tout le reste » (225). Nos sociétés d'hyperconsommation ont tout mis en œuvre pour faire coïncider notre équilibre nerveux avec les arêtes du système marchand, que ce soit par l'équarrissage de nos manières de penser et de vivre selon des schémas conformistes ou par la prise en otage de notre “temps de cerveau disponible” par les terminaux communicationnels, ces gisements potentiellement infinis de “bonheur numérique”. Elles ont si bien réussi à calibrer nos désirs inconscients qu'elles “narcissisent”, conditionnent et customisent au moyen de « la production industrielle des différences » (Baudrillard) que même les plus réfractaires, qui bricolent leur “identité” comme les autres, y trouvent forcément leur compte : difficile alors de ne pas donner son adhésion inconditionnelle au travestissement “civilisé” de notre monde quand tout le dispositif social s'emploie à mobiliser son ingénieuse technoscience pour œuvrer à notre “épanouissement”, et que « l'économie de progrès nous assure ne travailler qu'au perfectionnement du bonheur humain » (189). Dès lors, ce qui est censé susciter spontanément un sentiment de révolte ou d'inadéquation face à la dénaturation de nos existences et de la vie terrestre est désormais introduit en douceur, tel un suppositoire, pour que la conflagration universelle continue à être “représentée” de manière indolore, comme “le cours naturel des choses” avec lequel il faut simplement “composer” sereinement.. Or lorsque « l'économie de progrès [..] dit qu'elle veut nous élever un monde nouveau, plus pratique, mieux pensé, davantage ergonomique, sur les débris de celui qui nous a vus naître, et quand ce nouveau monde est prêt à s'écrouler sans être fini, que tout s'y détraque manifestement tous les jours, nous n'y comprenons rien » (190). Mais comme tout va toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes, il faut croire que lors même que ce « nouveau monde » s'écroulerait, nous nous serons dépêchés entre-temps de télécharger notre humanité sur un format incorruptible et inaliénable, version définitive de la sélection artificielle du vivant qui saura à la fois nous mettre à l'abri du krach prochain, et conjurer le fatum de l'existence, soumise jusque-là aux aléas du destin biologique et aux affres de l'adaptation. La structure de notre courant de conscience deviendra alors parfaitement homogène et perméable aux flux informatiques qui la traverseront, en synergie parfaite avec les artefacts machiniques mis à sa portée. L'intubation par voie électronique des 12 milliards d'humanoïdes de demain, ballottés par les caprices d'un système qui imposera ce que bon lui semblera, achèvera de convertir nos dispositions cognitives en purs miroirs computationnels, dont les “outputs” reflèteront rigoureusement les stratégies de domestication à distance prévus pour eux. L'extension des mécanismes de contrôle des individus pourra ainsi continuer à s'affirmer davantage, mais cette fois sans que ni “propagande” ni “persuasion clandestine” ne soient plus nécessaires, pas plus qu'il ne faudra d'ailleurs s'arc-bouter sur quelque garde-fou “humaniste”, puisque de toute façon, comme l'écrit Bodinat, « à partir d'un certain degré d'inhumanité, dont nous sommes assez proches, rien ne pourra plus arriver qui concerne l'homme. Le non-homme qui pourrait, peut-être, résister à ces excès d'inhumain n'intéresse pas l'homme que nous sommes encore » (35). La disparition de l'homme que Foucault avait pressenti, le pari que « l'homme s'effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable », est un phantasme en voie de réalisation, cautionné par des technocrates aveugles aux enjeux de leur hybris scientiste, qui ne se feront surtout pas scrupule de destituer l'homme de son intériorité, sous prétexte que l'on voudra “augmenter” chacune de ses fonctions que l'on remplacera une à une comme la totalité des planches du bateau de Thésée, qui, selon la légende, étaient réparées au fur et à mesure sans que l'on sache s'il s'agissait encore, à la fin, du même bateau. De même, qui sera encore en mesure de déterminer ce qui subsistera d'humanité chez les posthumains du futur quand l'éviction de chacune de nos facultés nous aura libérés de la liberté, entraînant la mort de l'homme ? Le pire, c'est que cette mort préméditée est exécutée par la main technicienne à la vue de tous, et le jour n'est peut-être pas si lointain où l'on verra défiler dans nos mégalopoles du futur des androïdes mi-homme mi-machine, truffés d'organes artificiels, de transistors et de cartes à puces, faire leur “shopping” sans que « personne ne semble y prêter attention, ni s'en offusquer » (202), comme d'habitude... Tout se passe comme si la mort et la résurrection de la conscience humaine sur un tableau de bord informatique figurait, parmi d'autres choses, au programme du remodelage de l'espèce humaine, s'inscrivait dans “l'ordre naturel des choses” de la civilisation de demain de manière aussi certaine que le phénomène d'apoptose qui préside aux cellules. Du point de vue de l'Apex terminal qui aimante nos prouesses techniques, du point de vue de cette ascension dématérialisante qui culminera dans le “devenir machine” de l'humanité, l'homme se sera une fois pour toutes débarrassé de lui-même, c'est-à-dire de toutes les “tares” caractéristiques de la condition humaine à expurger au plus vite ! C'est alors que l'imagination, la sensibilité, la poésie, le langage, la conscience, l'amour se dissoudront définitivement dans les artifices robotiques pour ne réapparaître qu'au regard des paléontologues de l'avenir comme de vieux fossiles qui, à leur tour, s'effaçeront progressivement dans le souvenir..

À l'heure qu'il est, dans cette conjoncture des choses où « le changement continuel efface le souvenir », dans ce tourbillon mental où « l'amnésique ne comprend rien à ce qu'il fait là, ne sait même pas où il se trouve » (179), dans cet acquiescement somnambulique à une réalité exorbitée de ses repères, où « les questions : pourquoi tout cela ? dans quel but ? surgissent dans l'esprit” ; et puis s'y éteignent , n'y surgissent même plus » (141) ; dans ce décor onirique qu'on croirait enfanté par le cerveau d'un Malin Génie, dont chacun est partie prenante et agissante, sans le vouloir, sans le refuser ; dans cette déréalisation du monde extérieur qui s'évapore sous nos yeux assoupis sans que « personne sur son visage n'exprime le moindre désagrément » (133), il semble que la société organisée à l'échelle planétaire soit désormais perçue « objectivement comme le voyait auparavant le mélancolique ou le dépressif grave » (141). Pire, que le monde objectif lui-même « se rapproche de l'image qu'en donne le délire de la persécution » (Adorno), et qu'il devienne « impossible de distinguer entre le monde objectif et le contenu du cerveau d'un paranoïaque » (92). Mais est-ce de la paranoïa que d'observer la schématisation croissante des conditions matérielles de la vie sur Terre, est-ce l'effet d'un détraquement cognitif que d'assister à la rationalisation uniformisante de nos existences machinalement raccordées à un gigantesque système nerveux central opéré par des forces surplombantes ? Bodinat délire t-il lorsqu'il prend acte de la dévastation générale induite par « cette puissance occulte, cette domination sans visage ; à qui les sociétés humaines qu'elle équipe de ses moyens techniques ne sont que des outils, des interfaces, des bras articulés au moyen de quoi elle se saisit de la vie terrestre pour la broyer au profit de son environnement contrôlé » (189) ? Une chose est sûre, c'est qu'au point où nous en sommes, où chaque fois de nouveaux seuils sont franchis dans l'abomination planétaire, ce n'est qu'en amplifiant et en exagérant les données de ce monde synthétique qu'on réussira paradoxalement à le révéler dans son objectivité. Et pourtant, juste au moment où l'on croyait avoir enregistré le degré ultime du délabrement global, une variable supplémentaire se glisse dans l'équation algébrique du désastre, de la spirale de l'involution fatale en cours. Baudrillard tenait, quant à lui, à l'idée que « puisque le monde évolue vers un état de choses délirant, il faut prendre sur lui un point de vue délirant ». Reste à se demander quelle différence cela peut bien faire dans l'économie actuelle des choses. Car dans la mesure où nous vivons dans un monde où la réalité dépasse de manière vertigineuse et nos fictions théoriques et nos psychoses individuelles, échappe sans cesse à nos grilles d'analyse, possède une longueur d'avance sur nos points de vue “délirants”, on a l'impression que la dramatisation des événements ne sert plus à rien, que forcer le trait par l'alarmisme ne veut plus rien dire, que la caricature de notre actualité a perdu de sa pertinence dès lors que la réalité la devance et s'en charge elle-même, parodiée par la mise en abyme de ses propres convulsions et de ses dérapages quotidiens. Et même les “penseurs critiques”, même les forces d'opposition de tous bords qui s'épuisent avec leurs pointes contestataires à entailler la chair du système pour faire front à son ingérence massive, ne font en réalité que stimuler ses anticorps et renforcer ses tissus qui auront tôt fait de se cicatriser, rendus plus coriaces par le fait même. À peine des “voix de la dissidence” s'élèvent-elles qu'elles se destinent à être aussitôt étouffées et digérées par les entrailles de la “Mégamachine”, ne comprenant pas qu'un de leurs effets secondaires est plutôt de servir de laxatifs à un corps mondial qui en profite pour s'aseptiser et se détoxifier davantage, se purger de ses excès et étendre plus loin la logique du pire et la prolifération sans partage du cancer capitaliste. Dans le meilleur des cas, le corps étranger de la fausse rébellion se voit phagocyté dès son irruption, pactisant à son insu avec l'ordre établi qu'il prétend braver : il n'est qu'une soupape de sécurité de plus dans un écosystème qui récupère cela même qui avait vocation à le déstabiliser. À mesure que notre société-monde capitonne ses failles par les isolants idéologiques dont on est maintenant familier, les “agents de résistance” faussement infectieux peuvent bien singer la subversion, en vérité ils glissent sur l'enceinte mondialiste sans l'éroder, ils se mettent ironiquement à son service, passant au crible du marché qui finit par les ingurgiter proprement et sans bavures. À ce propos, Baudrillard notait qu'une des astuces du système est qu'il dévore dialectiquement “l'antithèse” qui s'oppose à lui en s'en accommodant comme il peut pour en faire une “prothèse” : « Le système produit une négativité en trompe-l'œil, qui est intégrée aux produits du spectacle comme l'obsolescence est incluse dans les objets industriels. C'est du reste la façon la plus efficace de verrouiller toute alternative véritable. Il n'y a plus de point oméga extérieur sur lequel s'appuyer pour penser ce monde, plus de fonction antagoniste, il n'y a plus qu'une adhésion fascinée. Mais il faut savoir pourtant que plus un système approche de la perfection, plus il approche de l'accident total » (Baudrillard).

Que restera t-il du constat accablant et désespéré fait par Bodinat si ce n'est un ébranlement ponctuel dans l'esprit du lecteur, une impression évanescente qui vacillera dans l'oubli une fois son livre refermé ? Que restera t-il de sa dénonciation à l'acide sulfurique de « cette économie planétaire de croissance [qui] s'effondrera aussi totalement qu'elle aura régné » (200) ? Sans doute « la honte d'avoir sa part dans toute cette infamie et faillite universelle [..] deviendrait écrasante si l'on se mettait à comprendre » (179). En tout cas, que Bodinat ait déversé tout au long de son pamphlet de fortes doses d'ironie acerbe pour déplorer l'extension du domaine de l'économie, qu'il ait réussi à dynamiter le corset de fer de notre univers malsain, vissé par des structures aveugles et oppressantes, importe peu au final. Si les perplexités labyrinthiques qu'il nous confie dans La vie sur Terre parviennent à remuer les sensibilités atrophiées d'aujourd'hui, ce sera le temps d'un clin d'œil, car tout finit par s'enfoncer dans l'oubli, “tout doit disparaître”, et même ce livre qui pendant des heures de lecture aura agi comme une défibrillation sur nos cellules dormantes, aura bousculé notre léthargie d'ectoplasmes branchés que plus rien n'incommode, même ce livre s'oubliera à son tour.. Bercés indéfiniment par « l'idylle numérique, cette bucolique d'un monde sans microbes, toujours neuf, d'où l'horizon de la mort a disparu et où il n'y a personne » (79), trempés dans le placenta des branchements, ivres d'utopie communicationnelle, les générations de demain continueront à se tenir recroquevillées en posture fœtale sur leurs “réseaux sociaux”, « aboutissement délirant d'un long processus d'isolement des individus et de privation sensorielle » (79). Reliées par le cordon ombilical du numérique, elles continueront à exorciser l'inquiétante réalité qu'elles préfèrent scotomiser au travers des touches analgésiques de leurs appareils, telle une légion de patients cancéreux appuyant sur leur pompe à morphine pour alléger leur douleur. Or quand bien même les individus auraient un sursaut d'indignation face à ce qui leur arrive, qu'ils feraient mine de partager les scrupules de Bodinat, leurs inquiétudes seraient vite résorbées le lendemain. L'Apocalypse en personne se présenterait à eux, ils n'auraient qu'à la zapper au moyen de leur lucarne cathodique, comme tous les liens jetables, du reste, qu'ils évacuent après les avoir consommés, juste avant d'aller se recoucher, tant il est vrai que tout ce qui est susceptible de se dérouler dans notre monde vitrifié est désormais vécu derrière écran : « On ne voit pas le monde qui est dehors clochardisé, où ne fonctionnent que les infrastructures de l'économie : on vit à l'intérieur des images qu'elle nous fournit. Et pour finir même les catastrophes en gros titres sont des stimulants pour les consommateurs, une promesse de levée des inhibitions ; ils ne craignent au contraire que d'être privés de ces commotions qui leur font oublier qu'ils sont incapables de se souvenir d'eux-mêmes » (71). Le déni de ce qui leur arrive a en effet atteint un tel degré de catatonie, que dès l'instant où ils sentent poindre le germe de l'angoisse, ils s'empressent de dépolariser la tension soit en l'épongeant par le divertissement et l'extase de la consommation, soit par le vertige procuré par les “nouvelles technologies”, ces paratonnerres qui détournent l'attention de la catastrophe qui a lieu au dehors et qui mettent l'influx nerveux de la volonté de comprendre et d'agir hors tension. À nos cerveaux de mutants chloroformés par le confort, modulés tous invariablement à la même fréquence par l'euphorie du tout-numérique, la sensation fait défaut, puisque « nous n'éprouvons pas que c'est à nous que cela arrive » (44). Et si nous ne l'éprouvons pas, c'est que nous sommes désormais passés au-delà de l'aliénation : là où cette dernière supposait encore de la frustration, une certaine conscience de la dépossession, et au moins une esquisse de révolte, les marqueurs somatiques des individus d'aujourd'hui dénotent plutôt des signes d'inertie débile, de contentement béat et de passivité résignée. Tant que le pharisaïsme ambiant s'évertuera à leur répéter que les “autorités supérieures” « trouveront bien quelque chose » (180), ils peuvent bien procrastiner et dormir la tête tranquille, du moment que “quelque part” des instances “bienveillantes” veillent sur leur sort et les prennent en charge, parce qu'au fond, ils “veulent leur bien”. Bref, ils pourront continuer de jouer à se faire peur, sur écran géant, avec leurs prophéties autodestructrices et leurs “virus émergents”, histoire de se shooter à l'adrénaline. Mais lorsque le glas sonnera, ce n'est pas la Terre qui leur pardonnera de ne pas avoir su ce qu'ils faisaient..

Bodinat a compris cette vérité importante que ce n'est qu'en se réconciliant et en épousant les contours de ce monde consensuel, pacifié dans son écœurante bien-pensance que risque de se ramollir la membrane critique qui permet de s'en démarquer. Au train où nous allons, s'embarrasser encore de nuances représente une faute morale, et reprocher à Bodinat d'en être avare, d'être un esprit chagrin, ou de verser dans le “déclinisme”, c'est s'enkyster dans des idylles séraphiques, c'est faire l'autruche et s'entêter puérilement à fixer la réalité avec des lentilles cosmétiques. C'est surtout ne pas voir que les cernes de la vie sur Terre pèsent déjà très lourd, ne pas deviner l'usure qui la ronge sans possibilité de réversion, ne pas pressentir « cette économie planétaire de croissance [qui] s'effondrera aussi totalement qu'elle aura régné » (200). À la différence des fonctionnaires de l'humanité qui en sont encore aux “bilans mitigés”, au tri des pour et des contre, le scepticisme inflammable de Bodinat fait disjoncter le registre argumentatif propre à la veulerie de notre époque d'invertébrés. Ne transigeant ni sur la légitimité de la mauvaise humeur ni sur le radicalisme de l'imprécation, il a compris que c'est le système en entier qui est à balancer par-dessus bord. Non, « il n'y a pas de « quand même », il n'y a pas à ergoter : c'est l'existence même de cette machinerie écrasante tout entière sortie d'une seule logique qu'il faut nécessairement accepter ou refuser, en bloc » (60). Comme si ce refus global constituait l'unique concession à opposer en échange de la mémoire calcinée et des valeurs humaines bafouées sans vergogne par notre monde actuel : « Je ne regrette pas le passé, c'est ce présent que je trouve regrettable, qui n'aura été que le misérable antécédent des jours synthétiques où nous serons bientôt pour n'en plus sortir » (34). Dans l'esprit de ceux qui seront encore doués de mémoire, La Vie sur Terre demeurera comme le chant de cygne incantatoire d'un Surhomme éclaboussant de son mépris le nihilisme passif du “dernier homme” « qui ne sait plus se mépriser lui-même » (Nietzsche). Autopsie en règle de notre civilisation moribonde, cette œuvre au aura inoculé un poison sans l'antidote aux morts-vivants englués dans l'aboulie que nous sommes tous devenus, mithridatisés à la mœlle par les barbituriques de la vie moderne, à tel point que nous ne voyons plus qu' « il manque désormais quelque chose d'essentiel aux jours où nous sommes » (203). Et pourtant, sur l'œil infrarouge de Bodinat est venu se heurter le large spectre où ce « quelque chose d'essentiel » peut encore se détecter en creux ; où, à l'inverse, peuvent se lire les prémisses infraliminales du chaos programmé, dévoilé dans ses ramifications sous l'effet hallucinogène de sa prose hypnotique...

La Vie sur Terre aura été finalement ce météore filant qui a sillonné l'atmosphère viciée du globe terrestre, jetant ses lueurs funèbres sur le gâchis de l'humanité, sur « la société universelle qui se désagrège en images chaotiques » (238). Irradiant de son noyau des visions hyperesthésiques à haute densité, gorgées de paranoïa et de méfiance hyperlucides portées à leur point d'incandescence, il aura émis de puissantes ondes de choc sur notre univers en ruines, avant de disparaître avec une grâce lumineuse, non « sans laisser aucune trace, aucun souvenir dans le cosmos » (239). En tout cas, son feu n'aura pas lui, puis vacillé dans l'oubli intersidéral sans laisser derrière lui une traînée de mélancolie infinie, une mélancolie sombre qui nimbe toutes ses phrases, le sentiment lancinant que quelque chose a été irrémédiablement perdu, un « sentiment de complète inutilité » (173). Et puis surtout ce météore sublime ne sera pas entré en éclipse avec la Terre en vain, sans avoir extorqué à la vie décadente qui l'habite « un véritable soulagement, une légitime satisfaction d’amour-propre, un motif d’orgueil, une sorte de grandeur, de n’être absolument rien » (198)...

 

 

 

Par Christian Adam - Publié dans : Choses lues
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Samedi 26 septembre 6 26 /09 /Sep 20:10

 

 

 

 

 

 

 

« Dans la contestation..

Les fausses rebellions..

Dans le faux, dans le vrai..

Dans la sécurité..

Ne me laisse pas...»

 

(Saez, Dans le bleu de l'absinthe)

 

 

 

 

Bien que ne connaissant quasiment rien de ce chanteur à part quelques chansons - par ailleurs excellentes, dans le contenu - je trouve la prestation ci-dessus agaçante, et je suis sûr que Saez lui-même, dans son tréfonds, doit en éprouver l'ob-scénité : on le remarque déjà dans sa démarche un peu hésitante, voire désorientée, sa tête baissée, presque honteuse d'être là (ça reste une hypothèse, contestable, comme ce qui va suivre..). Pourquoi honteuse ? Eh bien parce que le voilà qui entre en scène, « en direct du Zénith », présenté par Nagui le Nabab qui fait ses bénéfices propres en prostituant sa dentition blanche et chevaline pour une entreprise qui, affiliée avec les autres qui composent l'Empire, claquent des chiffres d'affaire qui doivent équivaloir vraisemblablement à « 12 putain de milliards de bénéfices ! » (Saez). Ce Nagui et son sourire ! Un sourire satisfait de soi - au timbre qui rappelle étrangement celui de Jean-Luc Delarue - un sourire triomphal des « Victoires » de la Musique, attifé de son costard et cravate, pour « applaudir » le jeune Damien dans une « chanson QUE pour ces Victoires » (Nagui), dans une ambiance de fond qu'on devine décontractée et bien au chaud. C'est alors que le bôgosse, jouant de son teint frais, fait son entrée, avec son allure un peu débraillée, style rock'n roll, en contraste parfaitement symétrique avec celle du Nagui. Alors bien sûr, si ce que Damien lisait - incontestable encore une fois dans le contenu.. - avant d'entamer sa chanson était fait en privé, confié à huis clos à un ami intime par exemple, dans un moment au bord du désespoir, pas de problème. Il se trouve que tout cela est codé, encadré, organisé - même si, précise t-on, « ça a été fait sans répétition » - pour nous assurer « 10 minutes de bonheur avec un Saez révolté juste face à la situation actuelle ». Et cette voix légèrement tremblotante de Saez au moment où il lit son texte « sulfureux », mais qui prend de l'assurance au fur et à mesure, est-ce l'effet du trac, ou est-ce causé par la nature du sujet - douloureux pour Damien ? - dont il est question ? Sur son site, on peut lire ceci : « La saezmania bat son plein pour ce petit prince subversif, insoumis, insolent, teigneux et jusqu'au-boutiste » (Voir : http://www.damiensaez.com/saez-biographie.html ). Autrement dit, c'est exactement ce qu'on attend des « subversifs de service », tout à fait à leur place dans l'économie homéostasique du Système, et ce, depuis qu'il existe des démocraties : à savoir des agents faussement infectieux, qui ne risquent rien si ce n'est encore plus de popularité, engrangeant plus de revenu par le fait même, jouant plus le rôle de soupapes de sûreté plutôt que d'être de VRAIES bombes humaines prêtes à sacrifier leur vie pour saboter la Machine économique - comme par exemple un type comme Theodore Kaczynski, surnommé l'Unabomber, un VRAI rebelle lui, avec qui on ne rigole pas, et qui n'a pas besoin de monter sur scène pour faire savoir sa « rage au ventre » faite sur mesure, découpée en 10 minutes. Or quand on voit des Damien Saez s'évertuer à incarner la Révolte aux « semelles de vent » (Rimbaud), promues avec « victoire » par le Star-système, par cette « démocratie de cul ! » (Saez) dont l'astuce est d'avoir compris que c'est justement en permettant la libre circulation et la libre parole à ceux-ci que le Système se renforce à leur dépens, alors on est amusé sans plus, d'autant que ce genre de jaillissements sur scène ne choque plus personne. Baudrillard aurait dit que l'on a affaire là, non pas à une révolte « réelle », mais plutôt à ses signes usurpés pour la circonstance, d'ailleurs parfaitement en phase avec le culte et le trafic généralisé des apparences que cultivent nos sociétés qui aiment se gargariser des phantasmes et des simulacres de la rébellion, depuis que ceux-ci n'existent plus. Après tout, si on appointe ces héros de la subversion version 2009, si on promeut leur contestation sur écran, si on leur cède tout le plateau pour faire leur numéro d' anticonformistes, c'est bien parce que d'une part on est conscient de l'innocuité totale de leur performance - on se doute bien que ce n'est pas en hurlant « on veut les voir en tôle ! » que Damien se fera jeter, à son tour, en tôle.. - , et d'autre part pour que cette démocratie continue à donner « mauvaise conscience » à elle-même et à « ceux qui n'ont que l'argent à la bouche » (Saez). Quoi ? Croit-on vraiment que les auditeurs du Zénith, bercés par la voix poignante du jeune Damien, croit-on vraiment que la majorité de ces auditeurs, calés confortablement dans la salle sur des sièges douillets à la mesure de leurs moyens - parce qu'ils ont réussi à atteindre un autre zénith, celui-là du plafond salarial - croit-on vraiment que cette majorité est constituée non pas par des dominants pourris de fric et de suffisance, « en Porsche ou en Aston, toujours accompagnés d'une conne » comme dit Saez, mais par ceux qui ont, pour le coup, un VRAI « regard de la Mort, le regard de la Mort.. » ??? Eh bien NON : ce sont justement des friqués comme Saez qui troquent le sentiment de culpabilité qui les nargue, celui d'être plus aisés que ceux qui ont « la tête au fond des chiottes, à chercher l'oxygène..» (Saez) par de la compassion de pacotille, une prétendue solidarité avec le Peuple, bref, en s'en faisant les porte-parole de « la misère du monde » (Bourdieu), à condition que ça ne mette nullement en péril leur propre ascendant médiatique.. Si, comme semble le souhaiter Saez, « un jour le Peuple se lèvera ! », ce n'est certainement pas parce que ce Peuple aura été aiguillonné par un pseudo-révolutionnaire starifié comme Saez qui le réveillera de sa torpeur (bien au contraire..). Du reste, une icône comme Saez perdrait sa raison d'être et les conditions de son succès - on oublie vite que c'est le même système qui rend possible l'existence du Président ET de Saez...  

 

Et il viendrait d'où « le putain de procès » (Saez) que le jeune Damien appelle de ses voeux ?? Certainement pas de « la rage de ceux qui n'ont plus rien » (Saez), car eux, ils sont opprimés, claquemurés dans leur silence, dépourvus des moyens authentiquement subversifs, car tapis dans l'ombre, à l'abri des regards, mais dont jouissent les Saez qui se donnent le beau rôle en chargeant ce procès eux-mêmes (« Moi j'adore les procès », qu'il lance en plein milieu, juste avant d'arborer à son tour un sourire triomphal, après celui du Nagui, cette tête à claques), en s'en prenant à la « démocratie de cul » qui les nourrit en retour, qui les rémunère pour avoir livré cette subversion spectacularisée en pâture aux friands de l'insoumission sur commande. Mais comble d'infortune, ou effet pervers de ce système vicieux et laid comme ceux qui se vendent pour lui, on a l'impression que les « petits princes subversifs et insoumis », faussement rebelles comme Saez engendrent paradoxalement le contraire de ce contre quoi il font mine de s'indigner. Notamment en faisant pivoter la hargne sur son axe grâce à la prestation très « scénique », avec les jeux de lumière « vachement bien » à quoi ses spectateurs assistent, enchantés et émus aux larmes, si possible en premières loges avec, pourquoi pas, des gants de latex enfilés aux doigts. Du coup, ces spectateurs transitent cette hargne loin du centre des opérations mortifères de ce système, à sa périphérie, c'est-à-dire qu'ils restent « divertis », « étourdis », « abrutis » sans se compromettre - pas plus que Saez lui-même d'ailleurs, qui ne se compromet en RIEN par cette performance.. - pourvu qu'ils en aient pour leur argent, bien entendu.. Ici au moins, au Zénith, ils peuvent canaliser leurs frustrations bien proprement, en tenant le contenu diablement « insolent et teigneux » du jeune Saez bien à distance, en le sublimant en 10 minutes : c'est rapide, c'est efficace, et ça s'effectue « sur scène », sans lynchage et sans risquer de coups de matraque par les forces de l'Ordre. Oui, par voie cathartique, les nantis blanchissent leurs scrupules à moindres frais, tout à leur réjouissance d'avoir été expurgés de leur mauvaise conscience tout en « récompensant » leur héros par des ovations devant l'assemblée. C'est un lapsus drôlement significatif quand même qui sort de la bouche de Saez lisant dans son carnet : « dans leur putain d'assemblée, c'est sûr qu'ils font partie de la communauté ».. C'est à se demander si ce coup de boutoir n'est pas habilement déguisé de sa part, dont la vraie cible est en réalité cette grande foule qui le regarde mais qu'il méprise au fond, s'il tient à garder son élitisme intact : « T'en as pas marre, t'en as pas marre toi putain de Peuple ! » (Saez)  

 

Quant aux démunis et aux laissés-pour-compte, à supposer qu'il s'en trouve présents dans la salle bondée du Zénith, eh bien on a plutôt l'impression que Saez presse une serviette paradoxalement froide sur leur front brûlant, dans la mesure où toute cette obscénité est normalisée en fin de compte, qu'une fois écoulées les 10 minutes on en gardera un « souvenir émouvant », sans plus, et que cette « rage de ceux qui n'ont plus rien » (Saez) est au final épongée, neutralisant du coup leur fièvre qu'ils auront défoulée par la même occasion, déchargée de son trop-plein, en parallèle avec le défoulement de leurs voisins, les nantis, qu'ils abhorrent tout en les tolérant, parce que tout ça s'évacue finalement par les décharges d'adrénaline qu'ils auront vécues, et qui les calmera.. Etc.  

 

Dans ce qui précède, j'ai bien sûr grossi le trait, et si j'ai volontiers caricaturé, c'est pour mieux faire ressortir l'incohérence d'un Saez qui cherche à « avoir le beurre et l'argent du beurre ». Dommage que la récupération de ses fortes paroles se fasse par un système marchand qui le souille et qui réussit à mettre la main sur ceux-là même qui, comme Saez, devraient justement rester à sa marge, loin du tumulte, loin « des Victoires de la Merde », loin de la prostitution par le grand nombre, mais qui - cercle vicieux - sont obligés, malgré eux, de téter les mamelles corrompues qui les nourrissent pour accéder un tant soit peu à cette reconnaissance par le « Peuple »...

 

 

 

 

 

saez.jpg

 

 

Par Christian Adam - Publié dans : Choses pensées
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Juin 2013
L M M J V S D
          1 2
3 4 5 6 7 8 9
10 11 12 13 14 15 16
17 18 19 20 21 22 23
24 25 26 27 28 29 30
             
<< < > >>
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus